LE MEMORIAL DE SAINTE-HELENE – 1er-05/11/1815

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MOUVEMENT BONAPARTISTE

TOUT POUR ET PAR LE PEUPLE
« Pour l’Honneur de la France, pour les intérêts sacrés de l’Humanité »
(Napoléon le Grand, 17 ventôse an VIII – samedi 8 mars 1800)

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Aigle_Empire_MOUVEMENT BONAPARTISTE

Mercredi 1er au samedi 4 novembre 1815

EMPLOI DES JOURNEES
CONSEIL D’ETAT, SCENE GRAVE
DISSOLUTION DU CORPS LEGISLATIF EN 1813
SENAT

Nos journées avaient déjà toute l’uniformité de celles que nous passions à bord du vaisseau. L’Empereur me faisait appeler pour déjeuner avec lui : c’était de dix à onze heures. Le déjeuner fini, après une demi-heure de conversation, je lui lisais ce qu’il avait dicté la veille, et il me dictait de nouveau pour le lendemain. L’Empereur ne s’habillait plus dès le matin ; il ne sortait plus avant le déjeuner, cela lui avait rendu la journée trop décousue et trop longue. Il ne s’habillait plus à présent que sur les quatre heures. Il sortait alors, pour qu’on pût faire son lit et nettoyer sa chambre. Nous allions nous promener dans le jardin. Il affectionnait cette solitude ; je fis couvrir d’une toile l’espèce de berceau qui s’y trouve : on y apporta une table, des chaises, et dès ce moment ce fut là que l’Empereur dictait à celui de ces messieurs qui arrivait de la ville pour le travail.

En face de la maison du propriétaire, au-dessus de nous se trouvait une allée bordée de quelques arbres, c’était là que les deux soldats anglais avaient pris poste pour nous surveiller ; mais ils en furent retirés avec le temps, à la demande de notre hôte, qui s’en trouvait choqué pour son propre compte. Néanmoins ils avaient continué de rôder à la vue de l’Empereur, attirés par la curiosité, ou conduits par la nature de leurs ordres. Ils finirent par disparaître tout-à-fait, et l’Empereur prit insensiblement possession de cette allée inférieure. Ce fut pour lui une véritable augmentation de domaine ; il s’y rendait chaque jour après son travail, en sortant du jardin, pour y attendre l’heure de son dîner. Les deux petites demoiselles et leur mère venaient l’y joindre, et lui raconter les nouvelles. Il y retournait aussi parfois après son dîner, quand le temps le permettait : il passait alors la soirée sans qu’il eût besoin d’entrer chez les voisins, ce qu’il ne faisait qu’à la dernière extrémité, et quand il savait qu’il n’y avait pas d’étranger, ce que j’allais préalablement vérifier au travers des croisées.

Dans une de ces promenades, l’Empereur s’étendit beaucoup sur le Sénat, le Corps Législatif et le Conseil d’Etat surtout. Il avait, disait-il, tiré vraiment un grand parti de celui-ci, dans tout le cours de son administration. Je vais tracer ici quelques détails sur ce Conseil d’Etat, d’autant plus volontiers qu’on en avait fort peu d’idée dans les salons ; et comme il ne subsiste plus aujourd’hui sur le même pied, j’intercalerai ici, chemin faisant, quelques lignes sur son mécanisme et ses attributions.

« Le Conseil d’Etat était généralement composé, disait l’Empereur, de gens instruits, bons travailleurs, et de bonne réputation : Fermont et Boulay, par exemple, sont certainement de braves et honnête gens. Malgré les immenses affaires litigieuses qu’ils ont gérées, et les gros émolumens dont ils jouissaient, on ne me surprendrait pas du tout si l’on m’apprenait qu’aujourd’hui ils sont tout au plus au-dessus de l’aisance ».

L’Empereur employait individuellement les conseillers d’Etat à tout, disait-il, et avec avantage. En masse, c’était son véritable conseil, sa pensée en délibération, comme les ministres étaient sa pensée en exécution.

Au Conseil d’Etat se préparaient les lois que l’Empereur présentait au Corps Législatif, ce qui le rendait tout-à-fait un des éléments de sa puissance législative ; là se rédigeaient les décrets de l’Empereur, ses réglemens d’administration publique ; là s’examinaient, se discutaient et se corrigeaient les projets de ses ministres, etc.

Le Conseil d’Etat recevait l’appel et prononçait en dernier ressort sur tous les jugemens administratifs ; accidentellement, sur tous les autres tribunaux, même sur la Cour de cassation. Là s’examinaient aussi les plaintes contre les ministres ; les appels même de l’Empereur à l’Empereur mieux informé. Ainsi le Conseil d’Etat, constamment présidé par l’Empereur, et souvent en opposition directe avec les ministres, ou en réformation de leurs actes ou de leurs écarts, se trouvait donc naturellement le refuge des intérêts ou des personnes lésés par quelque autorité que ce fût ; et quiconque y a assisté sait avec quelle chaleur la cause des citoyens s’y trouvait défendue. Une commission de ce Conseil recevait toutes les pétitions de l’Empire, et mettait sous les yeux du souverain celles qui méritaient son attention.

Il est étonnant combien, à l’exception des gens de lois et des employés de l’administration, le reste, parmi nous, et surtout ce qu’on appelle la société, était dans l’ignorance de notre propre législation politique ; on n’avait point du tout d’idées justes du Conseil d’Etat, du Corps Législatif, du Sénat. C’était un adage reçu, par exemple, que le Corps Législatif, réunion de muets, adoptait passivement, sans opposition, toutes les lois qu’on lui présentait : on attribuait à la complaisance et à la servilité ce qui ne tenait qu’à la nature et à la bonté de l’institution.

Les lois préparées dans le Conseil d’Etat étaient présentées par des commissaires tirés de son sein à une commission du Corps Législatif chargée de les recevoir : ils les discutaient ensemble à l’amiable, ce qui les faisait souvent reporter sans bruit au Conseil d’Etat pour y être modifiées. Quand les deux députations ne pouvaient pas s’entendre, elles allaient tenir des conférences régulières sous la présidence de l’archichancelier ou de l’architrésorier ; de sorte que, quand ces lois arrivaient au Corps Législatif, elles avaient déjà l’assentiment des deux partis opposés. S’il existait encore quelque différence, elle était discutée contradictoirement par les deux commissions, en présence de la totalité du Corps Législatif, faisant les fonctions de jury ; lequel, quand il se trouvait suffisamment éclairé, prononçait en scrutin secret, ayant ainsi la facilité d’émettre en toute liberté son opinion, puisque personne ne pouvait savoir si l’on mettait une boule noire ou une boule blanche. « Aucun mode, assurément, disait l’Empereur, ne pouvait être plus convenable contre notre effervescence nationale et notre jeunesse en matière de liberté politique ».

L’Empereur me demandait si la discussion était bien libre au Conseil d’Etat, si sa présence n’en gênait pas les délibérations. Je lui citai une séance fort longue où il était demeuré constamment seul de son avis, et avait en conséquence succombé. Je fus assez heureux pour lui en rappeler, tant bien que mal, le sujet. Il y fut aussitôt. « Oui, dit-il, ce doit être une femme d’Amsterdam, sous la peine de mort, trois fois acquittée par les Cours impériales, et dont la Cour de cassation réclamait encore la mise en jugement ».

L’Empereur voulait que cet heureux concours de la loi eût épuisé sa sévérité à l’égard de l’accusée ; que cette heureuse fatalité des circonstances tournât à son profit. On lui répondait qu’il possédait la bienfaisante ressource de faire grâce, mais que la loi était inflexible et qu’il fallait qu’elle eût son cours. La discussion fut fort longue. M. Muraire parla beaucoup et très bien ; il entraîna tout le monde. L’Empereur, qui était constamment demeuré seul, se rendit en prononçant ces paroles remarquables : « Messieurs, on prononce ici par la majorité, je demeure seul, je dois céder ; mais je déclare que, dans ma conscience, je ne cède qu’aux formes. Vous m’avez réduit au silence, mais nullement convaincu ».

Dans le monde, où l’on ne se doutait même pas de ce qu’était le Conseil d’Etat, on était persuadé que personne n’osait y prononcer une parole en sens différent de l’Empereur ; et je surprenais fort dans nos salons, lorsque je racontais qu’un jour, dans une discussion assez animée, interrompu trois fois dans son opinion, l’Empereur, s’adressant à celui qui venait de lui couper assez impoliment la parole, lui dit avec vivacité : « Monsieur, je n’ai point encore fini, je vous prie de me laisser continuer. Après tout il me semble qu’ici chacun a bien le droit de dire son opinion ». Sortie qui, malgré le lieu et le respect, fit rire tout le monde et l’Empereur lui-même.

« Toutefois, lui disais-je, on pouvait s’apercevoir que les orateurs cherchaient à deviner quelle serait l’opinion de Votre Majesté ; on se voyait heureux d’avoir rencontré juste, embarrassé de se trouver dans le sens opposé ; on vous accusait de nous tendre des pièges pour mieux connaître notre pensée ». Néanmoins, la question une fois lancée, l’amour-propre et la chaleur faisaient qu’on soutenait généralement sa véritable opinion, d’autant plus que l’Empereur excitait à la plus grande liberté. « Je ne me fâche point qu’on me contredise, disait-il, je cherche qu’on m’éclaire ; parlez hardiment, répétait-il souvent, quand on se rendait obscur ou que le sujet était délicat ; dites toute votre pensée : nous sommes entre nous, nous sommes en famille ».

On m’a raconté que, sous le Consulat ou au commencement de l’Empire, l’Empereur eut à combattre, dans un des membres (de Fermont), une différence d’opinion qui devint, par la chaleur et l’obstination de celui-ci, une véritable affaire personnelle et des plus vives. Napoléon se contint et se réduisit au silence ; mais à quelques jours de là, à une de ses audiences publiques, arrivé à son antagoniste : « Vous êtes bien entêté, lui dit-il à demi sérieusement, et si je l’étais autant que vous !… Toutefois vous avez tort de mettre la puissance à l’épreuve ! Vous ne devriez pas méconnaître les infirmités humaines ! »

Une autre fois il disait en particulier à un autre membre qui l’avait également poussé à bout : « Ayez donc l’attention de ménager un peu mon humeur. Dernièrement vous avez été bien loin ; vous m’avez réduit à me gratter la tempe : c’est un grand signe chez moi ; dorénavant évitez de me pousser jusque-là ».

Rien n’égalait l’intérêt que la présence et les paroles de l’Empereur répandaient sur les séances du Conseil d’Etat. Il le présidait régulièrement deux fois par semaine, tant qu’il se trouvait dans la capitale, et alors aucun de nous n’y eût manqué pour tout au monde.

Deux séances, disais-je à l’Empereur, m’avaient surtout laissé les plus vives impressions : l’une de police intérieure, tout de sentiment, lorsqu’il en avait expulsé un membre ; l’autre de décision constitutionnelle, lorsqu’il avait dissous le Corps Législatif.

Un parti religieux soufflait les discordes civiles, on colportait en secret et on faisait circuler des bulles et des lettres du pape. Elles furent montrées à un conseiller d’Etat chargé du culte, qui, s’il ne les propagea pas lui-même, du moins n’en arrêta ni n’en dénonça la circulation. Cela se découvrit, et l’Empereur l’interpella subitement en plein conseil. « Quel a pu être votre motif, lui dit-il, Monsieur ? Seraient-ce vos principes religieux ? Mais alors pourquoi vous trouvez-vous ici ? Je violente à la conscience de personne. Vous ai-je pris au collet pour vous faire mon conseiller d’Etat ? C’est une faveur insigne que vous avez sollicitée. Vous êtes ici le plus jeune et le seul peut-être qui y soyez sans des titres personnels ; je n’ai vu en vous que l’héritier des services de votre père. Vous m’avez fait un serment personnel ; comment vos sentimens religieux peuvent-ils s’arranger avec la violation manifeste que vous venez d’en faire ? Toutefois, parlez : vous êtes ici en famille, vos camarades vous jugeront. Votre faute est grande, Monsieur ! Une conspiration matérielle est arrêtée dès qu’on saisit le bras qui tient le poignard, mais une conspiration morale n’a point de terme ; c’est une trainée de poudre. Peut-être qu’à l’heure qu’il est des villes entières s’égorgent par votre faute ». L’accusé, confus, ne répondait rien ; dès la première interpellation il était convenu du fait. La presque totalité du Conseil, pour laquelle cet événement était inattendu, gardait, dans son étonnement, le silence le plus profond. « Pourquoi, continuait l’Empereur, dans l’obligation de votre serment, n’êtes-vous pas venu me découvrir le coupable et sa machination ? Ne suis-je pas abordable à chaque instant pour chacun de vous ? – Sire, se hasarda de répondre l’interpellé, c’était mon cousin. – Votre faute n’en est que plus grande, Monsieur, répliqua vivement l’Empereur. Votre parent n’a pu être placé qu’à votre sollicitation ; dès lors vous avez pris toute la responsabilité. Quand je regarde que quelqu’un est tout-à-fait à moi, comme vous l’êtes ici, ceux qui leur appartiennent, ceux dont ils répondent sont, dès cet instant, hors de toute police. Voilà quelles sont mes maximes ». Et comme le coupable continuait à ne rien dire : « Les devoirs d’un conseiller d’Etat envers moi sont immenses, conclut l’Empereur, vous les avez violés, Monsieur, vous ne l’êtes plus. Sortez, ne reparaissez plus ici ! » En sortant, comme il passait assez près de la personne de l’Empereur, l’Empereur lui dit en jetant les yeux sur lui : « J’en suis navré, Monsieur ; car j’ai présens la mémoire et les services de votre père ». Et quand il fut sorti, l’Empereur ajouta : « J’espère qu’une pareille scène ne se renouvellera jamais ; elle m’a fait trop de mal. Je ne suis pas défiant, je pourrais le devenir ! Je me suis entouré de tous les partis ; j’ai mis auprès de ma personne jusqu’à des émigrés, des soldats de l’armée de Condé ; bien qu’on voulût qu’ils m’eussent assassiné, je dois être juste, tous m’ont été fidèles. Depuis que je suis au gouvernement, voilà le premier individu auprès de moi qui m’ait trahi ». Et se tournant vers M. Locré, qui rédigeait les séances du Conseil d’Etat : « Vous écrirez trahi, entendez-vous ? »

Quel recueil que ces procès-verbaux de M. Locré ! Que sont-ils devenus ? On y trouverait mot pour mot tout ce que je raconte.

Quant à la dissolution du Corps Législatif, le Conseil d’Etat fut convoqué le dernier ou l’avant-dernier jour de decembre 1813. Nous savions que la séance devait être importante, sans pourtant en connaître l’objet : la crise était des plus graves, l’ennemi entrait sur le territoire français.

« Messieurs, dit l’Empereur, vous connaissez la situation des choses et les dangers de la patrie. J’ai cru, sans y être obligé, devoir en donner une communication intime aux députés du Corps Législatif. J’ai voulu les associer ainsi à leurs intérêts les plus chers ; mais ils ont fait de cet acte de ma confiance une arme contre moi, c’est-à-dire contre la patrie. Au lieu de me seconder de leurs efforts, ils gênent les miens. Notre attitude seule pouvait arrêter l’ennemi, leur conduite l’appelle ; au lieu de lui montrer un front d’airain, ils lui découvrent nos blessures. Ils me demandent la paix à grands cris, lorsque le seul moyen pour l’obtenir était de me recommander la guerre ; ils se plaignent de moi, ils parlent de leurs griefs ; mais quel temps, quel lieu prennent-ils ? n’était-ce pas en famille, et non en présence de l’ennemi qu’ils devaient traiter de pareils objets ? Etais-je donc inabordable pour eux ? Me suis-je jamais montré incapable de discuter la raison ? Toutefois il faut prendre un parti : le Corps Législatif, au lieu d’aider à sauver la France, concourt à précipiter sa ruine, il trahit ses devoirs ; je remplis les miens, je le dissous ».

Alors il nous fit faire lecture d’un décret qui portait que deux cinquièmes du Corps Législatif avaient déjà épuisé leurs pouvoirs ; qu’au 1er janvier un autre cinquième allait se trouver dans le même cas ; qu’alors la majorité du Corps Législatif serait réellement composée de gens n’y ayant plus de droit ; que, vu ces circonstances, le Corps Législatif était, dès cet instant, prorogé et ajourné, jusqu’à ce que de nouvelles élections l’eussent complété.

Après la lecture, l’Empereur reprit : « Tel est le décret que je rends ; et si l’on m’assurait qu’il doit dans la journée porter le peuple de Paris à venir en masse me massacrer aux Tuileries, je le rendrais encore, car tel est mon devoir. Quand le peuple français me confia ses destinées, je considérai les lois qu’il me donnait pour le régir ; si les eusse crues insuffisantes, je n’aurais pas accepté. Qu’on ne pense pas que je suis un Louis XVI ; qu’on n’attende pas de moi des oscillations journalières. Pour être devenu Empereur, je n’ai pas cessé d’être citoyen. Si l’anarchie devait être consacrée de nouveau, j’abdiquerais pour aller dans la foule jouir de ma part de la souveraineté, plutôt que de rester à la tête d’un ordre de choses où je ne pourrais que compromettre chacun sans pouvoir protéger personne. Du reste, conclut-il, ma détermination est conforme à la loi ; et, si tous veulent aujourd’hui faire leur devoir, je dois être invincible derrière elle comme devant l’ennemi ». On ne fit pas son devoir !…

L’Empereur, contre l’opinion commune, était si peu absolu et tellement facile avec son Conseil d’Etat, qu’il lui est arrivé plus d’une fois de remettre en discussion ou même d’annuler une décision prise, parce qu’un des membres lui avait donné depuis, en particulier, des raisons nouvelles, ou s’était appuyé sur ce que son opinion personnelle, à lui l’Empereur, avait influé sur la majorité. Qu’on demande aux chefs de sections surtout.

De même que l’Empereur avait coutume de livrer à des membres de l’Institut toute idée scientifique qui lui venait en tête, de même il livrait toutes ses idées politiques à des conseillers d’Etat ; souvent même ce n’était pas sans des vues particulières et quelquefois secrètes. C’était un moyen sûr, disait-il, de faire creuser une question, de connaître la force d’un homme, ses penchans politiques, d’essayer sa discrétion, etc. J’ai la certitude qu’en l’an XII il a été confié à trois conseillers d’Etat l’examen d’une question bien extraordinaire, celle de la suppression du Corps Législatif. Ma majorité fut pour l’approbation ; un seul s’éleva contre avec force, et parla long-temps et fort bien. L’Empereur, qui avait présidé avec beaucoup d’attention et de gravité, sans laisser échapper aucune parole ni indice d’opinion, termina la séance en disant : « Une question aussi grave mérite bien qu’on y pense ; nous y reviendrons ». Mais elle n’a jamais reparu.

Il eût été heureux qu’on eût agi de même lors de la suppression du Tribunat, car elle a été dans le temps et est demeurée un grand sujet de déclamation et de reproche. Pour l’Empereur, il n’y vit que la suppression d’un abus coûteux, une économie importante.

« Il est certain, prononçait-il, que le Tribunat était absolument inutile, et qu’il coûtait près d’un demi-million ; je le supprimai. Je savais bien qu’on crierait à la violation de la loi ; mais j’étais fort, j’avais la confiance entière du peuple, je me considérais comme réformateur. Ce qu’il y a de sûr, c’est que je le fis pour le bien. J’eusse dû le créer, au contraire, si j’eusse été hypocrite ou malintentionné : car qui doute qu’il n’eût adopté, sanctionné, au besoin, mes vues et mes intentions ? Mais c’est ce que je n’ai jamais recherché dans tout le cours de mon administration, jamais on ne m’a vu acheter aucune voix ni aucun parti par des promesses, de l’argent ou des places : non, jamais ! Et si j’en ai donné à des ministres, à des conseillers d’Etat, à des législateurs, c’est que ces choses étaient à donner, et qu’il était naturel et même juste qu’elles fussent distribuées à ceux qui travaillaient près de moi ».

« De mon temps tous les corps constitués ont été purs, irréprochables, je le prononce, ils agissaient par conviction : la malveillance et la sottise pouvaient dire le contraire ; elles avaient tort. Et si on les a condamnés, c’est parce qu’on n’a pas su ou qu’on n’a pas voulu savoir, et puis aussi à cause du mécontentement et de l’opposition du temps, et, par-dessus tout encore, à cause de cet esprit d’envie, de détraction et de moquerie qui nous est si particulièrement naturel ».

« On a beaucoup accusé le Sénat ; on a beaucoup crié au servilisme, à la bassesse ; mais des déclamations ne sont pas des preuves. Qu’eût-on donc voulu du Sénat ? qu’il eût refusé des conscrits ? que les commissions de la liberté individuelle et de la presse eussent fait esclandre contre le gouvernement ? qu’il eût fait ce que plus tard, en 1813, a fait une commission du Corps Législatif ? Mais voyez où cela nous a menés. Je doute qu’aujourd’hui les Français lui portent une grande reconnaissance. Le vrai est que toutes nos circonstances étaient forcées ; les gens sages le sentaient et savaient s’y plier. Ce qu’on ignore, c’est que, presque dans toutes les grandes mesures, les sénateurs venaient, avant de voter, me produire à l’écart, et quelquefois très chaudement, leurs objections et même leurs refus, et qu’ils s’en retournaient convaincus ou par mes raisonnemens, ou par la force et l’imminence des choses.

« Si je ne faisais pas bruit de tout cela, c’est que je gouvernais en conscience, et que je dédaignais la charlatanerie ou tout ce qui pouvait être pris pour elle.

« Les votes du Sénat étaient à peu près constamment unanimes, parce que la conviction y était universelle. On a essayé de rehausser beaucoup, dans le temps, une imperceptible minorité, que les louanges hypocrites de la malveillance, leur pure vanité ou tout autre travers de caractère, poussaient à une opposition sans danger. Mais ceux qui la composaient ont-ils tous montré, dans nos dernières crises, une tête bien saine ou un cœur bien droit ? Je le répète, la carrière du Sénat a été irréprochable ; l’instant seul de sa chute a été honteux et coupable. Sans titre, sans pouvoir, et en violation de tous les principes, il a livré la patrie et consommé sa ruine. Il a été le jouet des hauts intrigans qui avaient besoin de discréditer, d’avilir, de perdre une des grandes bases du système moderne ; et il est vrai de dire qu’ils ont complètement réussi, car je ne sache pas de corps qui doive s’inscrire dans l’histoire avec plus d’ignominie que le Sénat. Toutefois il est juste encore d’observer que cette tache n’est pas celle de la majorité, et que parmi les délinquans se sont trouvés une foule d’étrangers, au moins indifférens désormais à notre honneur et à nos intérêts ».

Le Conseil d’Etat, lors de l’arrivée de M. le comte d’Artois, s’agita comme il put pour s’attirer son attention et capter sa bienveillance. Il lui fut présenté deux fois, et sollicita d’envoyer une députation à Compiègne au-devant du roi. Le lieutenant-général du royaume répondit à cette dernière demande que le roi en recevrait volontiers les membres individuellement, mais qu’on ne devait pas songer à lui envoyer une députation. Il est vrai de dire que les gros bonnets, c’est-à-dire les chefs de sections étaient absens.

Tout ce mouvement d’ailleurs n’avait d’autre but que de tâcher de ne pas perdre le traitement, peut-être même d’être conservé. Ainsi le Conseil d’Etat fit tout aussitôt son adhésion aux résolutions du Sénat, évitant, à la vérité, tout expression qui eût pu être injurieuse pour l’Empereur : « Et vous l’avez signée ? me dit l’Empereur. – Non, Sire, je refusai ma signature à cette adhésion, soutenant que c’était une insigne folie que de prétendre demeurer successivement le conseiller et l’homme de confiance de deux antagonistes, et que d’ailleurs, si le vainqueur s’y entendait bien, le meilleur gage à présenter à son attention devait être la fidélité et le respect envers le vaincu. – Et vous raisonniez juste », observa Napoléon.

A propos mouvementbonapartiste

JOURNAL OFFICIEL DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE 6 février 2010 1016 - * Déclaration à la préfecture de Meurthe-et-Moselle. MOUVEMENT BONAPARTISTE Objet : défendre, faire connaître et étendre les principes et valeurs du Bonapartisme. Il s’appuie sur l’adhésion populaire à une politique de redressement conjuguant les efforts des particuliers, associations et services de l’État. Le mouvement défend les principes bonapartistes sur lesquels il est fondé, et qui régissent son fonctionnement intérieur. Il défend également la mémoire de Napoléon le Grand, ainsi que celle de Napoléon III et de leurs fils, Napoléon II et Napoléon IV. Il reconnait Napoléon IV comme ayant régné sans avoir gouverné, en vertu du plébiscite de mai 1870. Le mouvement ne reconnait pas d’empereur après 1879, en vertu de l’absence de plébiscite. Républicain, il privilégie le bonheur, les intérêts et la gloire des peuples, et n’envisage de rétablissement de l’Empire que si les fondements en sont républicains et le régime approuvé par voie référendaire.
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