LE MEMORIAL DE SAINTE-HELENE – 1er-6/09/1815

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MOUVEMENT BONAPARTISTE

TOUT POUR ET PAR LE PEUPLE
« Pour l’Honneur de la France, pour les intérêts sacrés de l’Humanité »
(Napoléon le Grand, 17 ventôse an VIII – samedi 8 mars 1800)

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Aigle_Empire_MOUVEMENT BONAPARTISTE

Vendredi 1er septembre au mercredi 6 septembre 1815.

ÎLES DU CAP-VERT
NAVIGATION

Le 1er septembre, notre latitude nous annonçait que nous verrions les îles du Cap-Vert dans la journée. L’horizon était couvert ; à la nuit nous n’apercevions encore rien. L’amiral, convaincu que nous avions de l’erreur en longitude, allait prendre sur la droite à l’ouest pour rencontrer ces îles, lorsqu’un brick, qui était de l’avant, fit signal qu’il les découvrait à gauche. Il s’éleva dans la nuit une espèce de tempête au sud-est ; et, si l’erreur eût été en sens opposé, et que l’amiral eût pris en effet sur la droite, nous aurions pu nous trouver en perdition : ce qui prouve que, malgré les grands progrès de l’art, les chances demeurent encore fort dangereuses. Le vent, toujours très fort et la mer très grosse, l’amiral préféra continuer sa route plutôt que de s’arrêter pour faire de l’eau ; il espérait d’ailleurs en avoir assez. Tout nous annonçait un passage prospère ; nous étions déjà fort avancés. Les circonstances continuaient d’être favorables, la température était douce. Notre navigation était heureuse ; elle eût pu même nous paraître agréable si elle s’était faite dans nos projets et d’après notre volonté. Mais comment oublier nos maux et se distraire de notre avenir ! …

Le travail seul pouvait nous faire supporter la longueur et l’ennui de nos journées. J’avais imaginé d’apprendre l’anglais à mon fils ; l’Empereur, à qui je parlais de ses progrès, voulut l’apprendre aussi. Je m’étudiai à lui composer une méthode et un tableau très simple qui devaient lui en éviter tout l’ennui. Cela fut très bien deux ou trois jours ; mais l’ennui de cette étude était au moins égal à celui qu’il s’agissait de combattre ; l’anglais fut laissé de côté. L’Empereur me reprocha bien quelquefois de ne plus continuer mes leçons ; je répondais que j’avais la médecine toute prête, s’il avait le courage de l’avaler. Du reste, vis-à-vis des Anglais surtout, sa manière d’être et de vivre, toutes ses habitudes, continuaient à être les mêmes : jamais une plainte, un désir ; toujours impassible, toujours égal, toujours sans humeur.

L’amiral, qui, je crois, sur notre réputation, s’était fort bien cuirassé au départ, se désarmait insensiblement, et prenait chaque jour plus d’intérêt à son captif. Il venait, au sortir du dîner, représenter que le serein et l’humidité pouvaient être dangereux ; alors l’Empereur prenait quelquefois son bras et prolongeait avec lui la conversation, ce qui semblait remplir sir Georges Cockburn de satisfaction ; il s’en montrait heureux. On m’a assuré qu’il écrivait avec soin tout ce qu’il pouvait recueillir. S’il en est ainsi, ce que l’Empereur a dit un de ces jours, à dîner, sur la marine, nos ressources navales dans le Midi, celles qu’il avait déjà créés, celles qu’il projetait encore sur les ports, les mouillages de la Méditerranée, ce que l’amiral écoutait avec cette anxiété qui redoute l’interruption, tout cela composera pour un marin un chapitre vraiment précieux.

Je reviens aux détails recueillis des conversations habituelles ; en voici sur le siège de Toulon.

En septembre 1793, Napoléon Bonaparte, âgé de vingt-quatre ans, était encore inconnu au monde qu’il devait remplir de son nom ; il était lieutenant-colonel d’artillerie, et se trouvait depuis peu de semaines à Paris, venant de Corse, où les circonstances politiques l’avaient fait succomber sous la faction de Paoli. Les Anglais venaient de se saisir de Toulon, on avait besoin d’un officier d’artillerie distingué pour diriger les opérations du siège ; Napoléon y fut envoyé. Là le prendra l’histoire, pour ne plus le quitter ; là commence son immortalité.

Je renvoie aux mémoires de la campagne d’Italie ; on y lira le plan d’attaque qu’il fit adopter, la manière dont il l’exécuta ; on y verra que c’est lui précisément, et lui seul, qui prit la place. Ce dut être un bien grand triomphe sans doute ; mais, pour l’apprécier plus dignement encore, il faudrait surtout comparer le procès-verbal du plan d’attaque avec le procès-verbal de l’évacuation : l’un est la prédiction littérale, l’autre en est l’accomplissement mot à mot. Dès cet instant la réputation du jeune commandant d’artillerie fut extrême ; l’Empereur n’en parle pas sans complaisance ; c’est une des époques de sa vie où il a éprouvé, dit-il, le plus de satisfaction ; c’était son premier succès : on sait que c’est celui qui imprime les plus doux souvenirs. La relation de la campagne d’Italie peindra suffisamment les trois généraux en chef qui se sont succédés pendant le siège : l’inconcevable ignorance de Carteaux, la sombre brutalité de Doppet, et la bravoure bonhomière de Dugommier ; je n’en dirai rien ici.

Dans ces premiers momens de la révolution, ce n’était que désordre dans le matériel, ignorance dans le personnel, tant à cause de l’irrégularité des temps que de la rapidité et de la confusion qui avaient présidé aux avancemens. Voici qui peut donner une idée des choses et des mœurs de cette époque.

Napoléon arrive au quartier-général ; il aborde le général Carteaux, homme superbe, doré, dit-il, depuis les pieds jusqu’à la tête, qui lui demande ce qu’il y a pour son service. Le jeune officier présente modestement sa lettre qui le chargeait de venir, sous ses ordres, diriger les opérations de l’artillerie. « C’était bien inutile, dit le bel homme, en caressant sa moustache ; nous n’avons plus besoin de rien pour reprendre Toulon. Cependant, soyez le bienvenu, vous partagerez la gloire de le brûler demain, sans en avoir pris la fatigue ». Et il le fit rester à souper.

On s’assied trente à table, le général seul est servi en prince, tout le reste meurt de faim ; ce qui, dans ces temps d’égalité, choqua étrangement le nouveau venu. Au point du jour, le général le prend dans son cabriolet, pour aller admirer, disait-il, les dispositions offensives. A peine a-t-on dépassé la hauteur et découvert la rade, qu’on descend de voiture, et qu’on se jette sur les côtés dans des vignes. Le commandant d’artillerie aperçoit alors quelques pièces de canon, quelque remuement de terre, auxquels, à la lettre, il lui est impossible de rien conjecturer. « Sont-ce là nos batteries ? dit fièrement le général, parlant à son aide-de-camp, son homme de confiance. – Oui, général. – Et notre parc ? – Là, à quatre pas. – Et nos boulets rouges ? – Dans les bastides voisines, où deux compagnies les chauffent depuis ce matin. – Mais comment porterons-nous ces boulets tout rouges ? » Et ici les deux hommes de s’embarrasser, et de demander à l’officier d’artillerie si, par ses principes, il ne saurait pas quelque remède à cela. Celui-ci, qui eût été tenté de prendre le tout pour une mystification, si les deux interlocuteurs y eussent mis moins de naturel (car on était au moins à une lieue et demie de l’objet à attaquer), employa toute la réserve, le ménagement, la gravité possibles, pour leur persuader, avant de s’embarrasser de boulets rouges, d’essayer à froid pour bien s’assurer de la portée. Il eut bien de la peine à y réussir ; et encore ne fut-ce que pour avoir très heureusement employé l’expression technique du coup d’épreuve, qui frappa beaucoup, et les ramena à son avis. On tira donc ce coup d’épreuve ; mais il n’atteignit pas au tiers de la distance, et le général et son aide de camp de vociférer contre les Marseillais et les aristocrates, qui auront malicieusement, sans doute, gâté les poudres.

Cependant arrive à cheval le représentant du peuple : c’était Gasparin, homme de sens, qui avait servi. Napoléon, jugeant dès cet instant toutes les circonstances environnantes, et prenant audacieusement son parti, se rehausse tout à coup de six pieds, interpelle le représentant, le somme de lui faire donner la direction absolue de sa besogne ; démontre, sans ménagement, l’ignorance inouïe de tout ce qui l’entoure, et saisit, dès cet instant, la direction du siège, où dès lors il commanda en maître.

Carteaux était si borné qu’il était impossible de lui faire comprendre que, pour avoir Toulon plus facilement, il fallait aller l’attaquer à l’issue de la rade ; et comme il était arrivé au commandant de l’artillerie de dire parfois en montrant cette issue sur la carte, que c’était là qu’était Toulon, Carteaux le soupçonnait de n’être pas fort en géographie ; et quand enfin, malgré sa résistance, l’autorité des représentans eut décidé cette attaque éloignée, ce général n’était pas sans défiance sur quelque trahison ; il faisait observer souvent avec inquiétude que Toulon n’était pourtant pas de ce côté.

Carteaux voulut un jour forcer le commandant de placer une batterie adossée le long d’une maison qui n’admettait aucun recul ; une autre fois, revenant de la promenade du matin, il mande le même commandant pour lui dire qu’il vient de découvrir une position d’où une batterie de six ou douze pièces doit infailliblement procurer Toulon sous peu de jours : c’était un petit tertre d’où l’on pouvait battre à la fois, prouvait-il, trois ou quatre forts et plusieurs points de la ville. Il s’emporte sur le refus du commandant de l’artillerie, qui fait observer que si la batterie battait tous les points, elle en était battue ; que les douze pièces auraient affaire à cent cinquante ; qu’une simple soustraction devait lui suffire pour lui faire connaître son désavantage. Le commandant du génie fut appelé en conciliation, et comme il fut tout d’abord de l’avis du commandant de l’artillerie, Carteaux disait qu’il n’y avait pas moyen de rien tirer de ces corps savans, parce qu’ils se tenaient tous par la main. Pour prévenir des difficultés toujours renaissantes, le représentant décida que Carteaux ferait connaître en grand son plan d’attaque au commandant de l’artillerie, qui en exécuterait les détails d’après les règles de son arme. Voici quel fut le plan mémorable de Carteaux.

« Le général d’artillerie foudroiera Toulon pendant trois jours, au bout desquels je l’attaquerai sur trois colonnes et l’enlèverai ».

Mais, à Paris, le comité du génie trouva cette mesure expéditive beaucoup plus gaie que savante, et c’est ce qui contribua à faire rappeler Carteaux. Les projets du reste ne manquaient pas ; comme la prise de Toulon avait été donnée au concours des sociétés populaires, ils abondaient de toutes parts ; Napoléon dit qu’il en a bien reçu six cents durant le siège. Quoi qu’il en soit, c’est au représentant Gasparin que Napoléon dut de voir son plan, celui qui donna Toulon, triompher des objections des comités de la Convention, il en conservait un souvenir reconnaissant : C’était Gasparin, disait-il, qui avait ouvert sa carrière.

Aussi verra-t-on l’Empereur, dans son testament, consacrer un souvenir au représentant Gasparin, pour la protection spéciale, dit-il, qu’il en avait reçue.

Il a honoré en même temps d’un précieux souvenir le chef de son école d’artillerie, le général Duteil, ainsi que son général en chef à Toulon, Dugommier, pour l’intérêt et la bienveillance qu’il avait éprouvés d’eux.

Dans tous les différends que Carteaux avait avec le commandant d’artillerie, lesquels se passaient la plupart du temps devant sa femme, celle-ci prenait toujours le parti de l’officier d’artillerie, disant naïvement à son mari : « Mais laisse donc faire ce jeune homme, il en sait plus que toi ; il ne te demande rien ; ne rends-tu pas compte ? la gloire te reste ».

Cette femme n’était pas sans beaucoup de bon sens. Retournant à Paris, après le rappel de son mari, les Jacobins de Marseille donnèrent au ménage disgracié une fête superbe ; pendant le repas, comme il y était question du commandant d’artillerie qu’on élevait aux nues : « Ne vous y fiez pas, dit-elle, ce jeune homme a trop d’esprit pour être long-temps un sans culotte ». Sur quoi le général de s’écrier gravement, et d’une voix de Stentor : « Femme Carteaux, nous sommes donc des bêtes, nous ! – Non, je ne dis pas cela, mon ami, mais … tiens, il n’est pas de ton espèce, il faut que je te le dise ».

Un jour, au quartier-général, on vit déboucher par le chemin de Paris une superbe voiture ; elle était suivie d’une deuxième, troisième, d’une dixième, quinzième, etc. Qu’on juge, dans ces temps de simplicité républicaine, de l’étonnement et de la curiosité de chacun ; le grand roi n’eût pas voyagé avec plus de pompe. Tout cela avait été requis dans la capitale ; plusieurs étaient des voitures de la cour ; il en sort une soixantaine de militaires, d’une belle tenue, qui demandent le général en chef ; ils marchent à lui avec l’importance d’ambassadeurs : « Citoyen général, dit l’orateur de la bande, nous arrivons de Paris, les patriotes sont indignés de ton inaction et de ta lenteur. Depuis long-temps le sol de la république est violé ; elle frémit de n’être pas encore vengée ; elle se demande pourquoi Toulon n’est pas encore repris, pourquoi la flotte anglaise n’est pas encore brûlée. Dans son indignation, elle a fait un appel aux braves ; nous nous sommes présentés, et nous voilà brûlans d’impatience de remplir son attente. Nous sommes canonniers volontaires de Paris ; fais-nous donner des canons, demain nous marchons à l’ennemi ». Le général, déconcerté de cette incartade, se retourne vers le commandant d’artillerie, qui lui promet tout bas de le délivrer le lendemain de ces fiers-à-bras. On les comble d’éloges, et, au point du jour, le commandant d’artillerie les conduit sur la plage, et met quelques pièces à leur disposition. Etonnés de se trouver à découvert depuis les pieds jusqu’à la tête, ils demandent s’il n’y aura pas quelque abri, quelque bout d’épaulement. On leur répond que c’était bon autrefois, que ce n’est plus la mode, que le patriotisme a rayé tout cela. Mais, pendant la colloque, une frégate anglaise vient à lâcher une bordée, et tous les bravaches de s’enfuir. Alors ce ne fut plus qu’un cri contre eux dans le camp ; les uns disparurent, le reste se fondit modestement dans les derniers rangs.

Tout alors n’était que désordre, anarchie. « Le faiseur du général en chef qui avait trouvé le secret de nous déplaire extrêmement, disait Napoléon, faisait fort l’entendu, et tracassait sans cesse les artilleurs, dans leurs parcs et dans leurs batteries. On imagine gaiement de s’en délivrer ; on le tourne en ridicule, on s’excite, on se monte la tête ; tout à coup il paraît avec sa confiance ordinaire, tranchant, ordonnant, furetant ; on lui répond mal, on lui tend quelque piège, on se prend de bec ; l’orage se grossit, la tempête éclate ; de toutes parts on crie à l’aristocrate, on le menace de la lanterne, et mon homme de piquer des deux ; il ne reparut oncques depuis ».

Le commandant d’artillerie était à tout et partout. Son activité, son caractère, lui avaient créé une influence positive sur le reste de l’armée. Toutes les fois que l’ennemi tentait quelques sorties ou forçait les assiégeans à quelques mouvemens rapides et inopinés, les chefs des colonnes et des détachemens n’avaient tous qu’une même parole : « Courez au commandant de l’artillerie, disait-on, demandez-lui ce qu’il faut faire ; il connaît mieux les localités que personne ». Et cela s’exécutait sans qu’aucun s’en plaignît. Du reste, il ne s’épargnait point ; il eut plusieurs chevaux tués sous lui, et reçut d’un Anglais un coup de baïonnette à la cuisse gauche ; blessure grave qui le menaça quelques instans de l’amputation.

Etant un jour dans une batterie ou un des chargeurs est tué, il prend le refouloir, et charge lui-même dix à douze coups. A quelques jours de là, il se trouve couvert d’une gale très maligne ; on cherche où elle peut avoir été attrapée ; Muiron ; son adjudant, découvre que le canonnier mort en était infecté. L’ardeur de la jeunesse, l’activité du service, font que le commandant d’artillerie se contente d’un léger traitement, et le mal disparut ; mais le poison n’était que rentré, il affecta long-temps sa santé, et faillit lui coûter la vie. De là, la maigreur, l’état chétif et débile, le teint maladif du général en chef de l’armée d’Italie et de l’armée d’Egypte.

Ce ne fut que beaucoup plus tard, aux Tuileries, après de nombreux vésicatoires sur la poitrine, que Corvisart le rendit tout-à-fait à la santé ; alors aussi commença cet embonpoint qu’on lui a connu depuis.

Napoléon, de simple commandant de l’artillerie de l’armée de Toulon, eût pu en devenir le général en chef avant la fin du siége. Le jour même de l’attaque du Petit-Gibraltar, le général Dugommier, qui la retardait depuis quelques jours, voulait la retarder encore ; sur les trois ou quatre heures après midi, les représentans envoyèrent chercher Napoléon ; ils étaient mécontens de Dugommier, surtout à cause de son nouveau délai, et, voulant le destituer, ils offrirent le commandement au chef de l’artillerie, qui s’y refusa, et alla trouver son général, qu’il estimait et aimait, lui fit connaître ce dont il s’agissait, et le décida à l’attaque. Sur les huit ou neuf heures du soir, quand tout était en marche, au moment de l’exécution, les choses changèrent, les représentans interdisaient alors l’attaque ; mais Dugommier, toujours poussé par le commandant d’artillerie, y persista : s’il n’eût pas réussi, il était perdu, sa tête tombait ; tels étaient le train des affaires et la justice du temps.

Ce furent les notes que les comités de Paris trouvèrent au bureau de l’artillerie sur le compte de Napoléon qui firent jeter les yeux sur lui pour le siége de Toulon. On vient de voir que dès qu’il y parut, malgré son âge et l’infériorité de son grade, il y gouverna : ce fut le résultat naturel de l’ascendant du savoir, de l’activité, de l’énergie, sur l’ignorance et la confusion du moment. Ce fut réellement lui qui prit Toulon, et pourtant il est à peine nommé dans les relations. Il tenait déjà cette ville, que dans l’armée on ne s’en doutait point encore : après avoir enlevé le Petit-Gibraltar qui pour lui avait toujours été la clef et le terme de toute l’entreprise, il dit au vieux Dugommier, qui était accablé de fatigues : « Allez vous reposer ; nous venons de prendre Toulon, vous pourrez y coucher après-demain ». Quand Dugommier vit la chose en effet accomplie, quand il récapitula que le jeune commandant de l’artillerie lui avait toujours dit d’avance, à point nommé, ce qui arriverait, ce fut alors tout-à-fait de sa part de l’admiration et de l’enthousiasme ; il ne pouvait tarir sur son compte. Il est très vrai, ainsi qu’on le trouve dans quelques pièces du temps, qu’il instruisit les comités de Paris qu’il avait avec lui un jeune homme auquel on devait une véritable attention, parce que, quelque côté qu’il adoptât, il était sûrement destiné à mettre un grands poids dans la balance.

Dugommier, envoyé à l’armée des Pyrénées-Orientales, voulut avoir avec lui le jeune commandant d’artillerie ; mais il ne put l’obtenir ; toutefois il en parlait sans cesse, et depuis, quand cette même armée, après la paix avec l’Espagne, fut envoyé pour renfort à celle d’Italie, qui reçut bientôt après Napoléon pour général en chef, celui-ci se trouva arriver au milieu d’officiers qui, d’après tout ce qu’ils avaient entendu dire à Dugommier, n’avaient plus assez d’yeux pour le considérer.

Quant à Napoléon, son succès de Toulon ne l’étonna pas trop ; il en jouit, disait-il, avec une vive satisfaction, sans s’émerveiller. Il en fut de même l’année suivante à Saorgio, où ses opérations furent admirables : il y accomplit en peu de jours ce qu’on tentait vainement depuis deux ans. « Vendémiaire et même Montenotte, disait l’Empereur, ne me portèrent pas encore à me croire un homme supérieur ; ce n’est qu’après Lodi qu’il me vint dans l’idée que je pourrais bien devenir après tout un acteur décisif sur notre scène politique. Alors naquit, continuait-il, la première étincelle de la haute ambition ». Toutefois il se rappelait qu’après vendémiaire, commandant l’armée de l’intérieur, il donna dès ces temps-là un plan de campagne qui terminait par la pacification sur la crête du Simmering, ce qu’il exécuta peu de temps après lui-même à Léoben. Cette pièce pourrait se trouver peut-être encore dans les archives des bureaux.

On sait quelle était la férocité du temps ; elle s’était encore accrue sous les murs de Toulon, par l’agglomération de plus de deux cents députés des associations populaires voisines qui y étaient accourus, et poussaient aux mesures les plus atroces. Ce sont eux qu’il faut accuser des excès sanguinaires dont tous les militaires gémirent alors. Quand Napoléon fut devenu un grand personnage, la calomnie essaya d’en diriger l’odieux sur sa personne : « Ce serait se dégrader que de chercher à y répondre », disait l’Empereur. Eh bien, au contraire, l’ascendant que ses services lui avaient acquis dans l’armée, ainsi que dans le port et dans l’arsenal de Toulon, lui servirent, à quelque temps de là, à sauver des infortunés émigrés du nombre desquels était la famille Chabrillan, émigrés que la tempête ou les chances de la guerre avaient jetés sur la plage française ; on voulait les mettre à mort sur ce que la loi était positive contre tout émigré qui repassait en France. Vainement disaient-ils, pour leur défense, qu’ils y étaient par accident, contre leur gré ; qu’ils demandaient pour toute grâce qu’on les laissât s’en retourner ; ils eussent péri, si, à ses risques et périls, le général de l’artillerie n’eût osé les sauver, en leur procurant des caissons ou un bateau couvert qu’il expédia au dehors, sous prétexte d’objets relatifs à son département. Plus tard, sous son règne, ces personnes ont eu la douceur de lui parler de leur reconnaissance, et de lui dire qu’ils conservaient précieusement l’ordre qui leur avait sauvé la vie. Ce fait, vérifié auprès des personnes mêmes qui en avaient été l’objet, s’est trouvé non-seulement de la dernière exactitude, mais a fourni encore des détails infiniment touchans que Napoléon semblait avoir oubliés, les ayant négligés dans ses conversations.

Dès que Napoléon se trouva à la tête de l’artillerie, à Toulon, il profita de la nécessité des circonstances pour faire rentrer au service un grand nombre de ses camarades que leur naissance ou leurs opinions politiques avaient d’abord éloignés. Il fit placer le colonel Gassendi à la tête de l’arsenal de Marseille ; on connaît l’entêtement et la sévérité de celui-ci ; ils le mirent souvent en péril, et il fallut plus d’une fois toute la célérité et les soins de Napoléon pour l’arracher à la rage des séditieux.

Napoléon, plus d’une fois, courut lui aussi des dangers de la part des bourreaux révolutionnaires : à chaque nouvelle batterie qu’il établissait, les nombreuses députations de patriotes qui se trouvaient au camp sollicitaient l’honneur de lui donner leur nom ; Napoléon en nomme une des Patriotes du Midi, c’en fut assez pour être dénoncé, accusé de fédéralisme, et, s’il eût été moins nécessaire, il aurait été arrêté, c’est-à-dire perdu. Du reste, les expressions manquent pour peindre le délire et les horreurs du temps : l’Empereur nous disait, par exemple, avoir été témoin alors, pendant son armement des côtes, à Marseille, de l’horrible condamnation du négociant Hugues, âgé de quatre-vingt-quatre ans, sourd et presque aveugle ; il fut néanmoins accusé et trouvé coupable de conspiration par ses atroces bourreaux : son vrai crime était d’être riche de dix-huit millions ; il le laissa lui-même entrevoir au tribunal, et offrit de les donner, pourvu qu’on lui laissât cinq cent mille francs dont il ne jouirait pas, disait-il, long-temps ; ce fut inutile, sa tête fut abattue.

Alors vraiment, à un tel spectacle, disait l’Empereur, je me crus à la fin du monde ! Expression qui lui est familière pour des choses révoltantes, inconcevables ; les représentans du peuple étaient les auteurs de ces atrocités.

L’Empereur rendait à Robespierre la justice de dire qu’il avait vu de longues lettres de lui à son frère, Robespierre le jeune, alors représentant à l’armée du Midi, où il combattait et désavouait avec chaleur ces excès, disant qu’ils déshonoraient la révolution et la tueraient.

Napoléon, au siège de Toulon, s’attacha quelques personnes dont on a beaucoup parlé depuis. Il distingua, dans les derniers rangs de l’artillerie, un jeune officier qu’il eut d’abord beaucoup de peine à former, mais dont depuis il a tiré les plus grands services : c’était Duroc, qui, sous un extérieur peu brillant, possédait les qualités les plus solides et les plus utiles ; aimant l’Empereur pour lui-même, dévoué pour le bien, sachant dire la vérité à propos. Il a été depuis duc de Frioul et grand maréchal. Il avait mis le palais sur un pied admirable et dans l’ordre le plus parfait. A sa mort, l’Empereur pensa qu’il avait fait une perte irréparable, et une foule de personnes ont pensé comme lui. L’Empereur me disait que Duroc seul avait eu son intimité et possédé son entière confiance.

Lors de la construction d’une des premières batteries que Napoléon, à son arrivée à Toulon, ordonna contre les Anglais, il demanda sur le terrain un sergent ou caporal qui sut écrire. Quelqu’un sortit des rangs, et écrivit sous sa dictée, sur l’épaulement même. La lettre à peine finie, un boulet la couvre de terre. « Bien, dit l’écrivain, je n’aurai pas besoin de sable ». Cette plaisanterie, le calme avec lequel elle fut dite, fixa l’attention de Napoléon, et fit la fortune du sergent : c’était Junot, depuis duc d’Abrantès, colonel-général des hussards, commandant en Portugal, gouverneur général en Illyrie, où il donna des signes d’une démence qui ne fit que s’accroître pendant son retour en France, durant lequel, s’étant mutilé lui-même d’une manière horrible, il périt bientôt victime d’excès qui avaient altéré sa santé et sa raison.

Napoléon, devenu général d’artillerie, commandant cette arme à l’armée d’Italie, y porta la supériorité et l’influence qu’il avait acquises si rapidement devant Toulon ; toutefois ce ne fut pas sans quelques traverses, ni même sans quelques dangers. Il fut mis en arrestation à Nice, quelques instans, par le représentant Laporte, devant lequel il ne voulait pas plier. Un autre représentant, dans une autre circonstance, le mit hors la loi, parce qu’il ne voulait pas le laisser disposer de tous ses chevaux d’artillerie pour courir la poste. Enfin un décret, non exécuté, le manda à la barre de la Convention, pour avoir proposé quelques mesures militaires relatives aux fortifications de Marseille.

Dans cette armée de Nice ou d’Italie, il enthousiasma fort le représentant Robespierre le jeune, auquel il donne des qualités bien différentes de celles de son frère, qu’il n’a du reste jamais vu. Ce Robespierre jeune, rappelé à Paris, quelque temps avant le 9 thermidor, par son frère, fit tout au monde pour décider Napoléon à le suivre. « Si je n’eusse inflexiblement refusé, observait-il, sait-on où pouvait me conduire un premier pas, et quelles autres destinées m’attendaient ? »

Il y avait aussi à l’armée de Nice un autre représentant assez insignifiant. Sa femme, extrêmement jolie, fort aimable, partageait et parfois dirigeait sa maison ; elle était de Versailles. Le ménage faisait le plus grand cas du général d’artillerie ; il s’en était tout-à-fait engoué, et le traitait au mieux sous tous les rapports. « Ce qui était un avantage immense, observait Napoléon ; car, dans ce temps de l’absence des lois ou de leur improvisation, disait-il, un représentant du peuple était une véritable puissance ». Celui-ci fut de ceux qui, dans la Convention, contribuèrent le plus à faire jeter les yeux sur Napoléon, lors de la crise de vendémiaire ; ce qui n’était qu’une suite naturelle des hautes impressions que lui avaient laissées le caractère et la capacité du jeune général.

L’Empereur racontait que, devenu souverain, il revit un jour la belle représentante de Nice, d’ancienne et douce connaissance. Elle était changée, à peine reconnaissable, veuve, et tombée dans une extrême misère. L’Empereur se plut à faire tout ce qu’elle demanda ; il réalisa, dit-il, tous ses rêves, et même au-delà. Bien qu’elle vécût à Versailles, elle avait été nombre d’années avant de pouvoir pénétrer jusqu’à lui. Lettres, pétitions, sollicitations de tous genres, tout avait été inutile ; tant, disait l’Empereur, il est difficile d’arriver au souverain, lors même qu’il ne s’y refuse pas. Encore était-ce lui qui, un jour de chasse à Versailles, était venu à la mentionner par hasard ; et Berthier, de cette ville, ami d’enfance de cette dame, lequel jusque-là n’avait jamais daigné parler d’elle, encore moins de ses sollicitations, fut le lendemain son introducteur. « Mais comment ne vous êtes-vous servie de nos connaissances communes de l’armée de Nice pour arriver jusqu’à moi ? lui demandait l’Empereur. Il en est plusieurs qui sont des personnages, et en perpétuel rapport avec moi. – Hélas ! Sire, répondit-elle, nous ne nous sommes plus connus dès qu’ils ont été grands et que je suis devenue malheureuse ».

L’Empereur, entrant un jour avec moi dans les plus petits détails sur cette ancienne connaissance, me disait : « J’étais bien jeune alors, j’étais heureux et fier de mon petit succès ; aussi cherchai-je à le reconnaître par toutes les attentions en mon pouvoir ; et vous allez voir quel peut être l’abus de l’autorité, à quoi peut tenir le sort des hommes : car je ne suis pas pire qu’un autre. La promenant un jour au milieu de nos positions, dans les environs du Col de Tende, à titre de reconnaissance comme chef de l’artillerie, il me vint subitement à l’idée de lui donner le spectacle d’une petite guerre, et j’ordonnai une attaque d’avant-poste. Nous fûmes vainqueurs, il est vrai ; mais évidemment il ne pouvait y avoir de résultat ; l’attaque était une pure fantaisie, et pourtant quelques hommes y restèrent. Aussi, plus tard, toutes les fois que le souvenir m’en est revenu à l’esprit, je me le suis fort reproché ».

Les événémens de thermidor ayant amené un changement dans les comités de la Convention, Aubry, ancien capitaine d’artillerie, se trouva diriger celui de la guerre, et fit un nouveau tableau de l’armée ; il ne s’y oublia pas, il se fit général d’artillerie, et favorisa plusieurs de ses anciens camarades au détriment de la queue du corps, qu’il réforma. Napoléon, qui avait à peine vingt-cinq ans, devint alors général d’infanterie, et fut désigné pour le service de la Vendée. Cette circonstance lui fit quitter l’armée d’Italie pour aller réclamer avec chaleur contre un pareil changement, qui ne lui convenait sous aucun rapport. Trouvant Aubry inflexible, et qui s’irritait de ses justes réclamations, il donna sa démission. On verra, dans la relation des campagnes d’Italie, comment il fut presque immédiatement employé, lors de l’échec de Kellermann, au comité des opérations militaires, où se préparaient le mouvement des armées et les plans de campagne ; c’est là que vint le prendre le 13 vendémiaire.

Les réclamations auprès d’Aubry furent une véritable scène ; il insistait avec force, parce qu’il avait des faits par-devers lui ; Aubry s’obstinait avec aigreur, parce qu’il avait la puissance : celui-ci disait à Napoléon qu’il était trop jeune, et qu’il fallait laisser passer les anciens ; Napoléon répondait qu’on vieillissait vite sur le champ de bataille, et qu’il en arrivait : Aubry n’avait jamais vu le feu ; les paroles furent très vives.

Je disais à l’Empereur qu’au retour de mon émigration, j’avais occupé long-temps, dans la rue Saint-Florentin, le salon même dans lequel s’était passée cette scène : je l’y avais entendu raconter plus de mille fois ; et bien qu’elle fût rendue par des bouches ennemies, chacun n’en mettait pas moins un grand intérêt à en retracer les détails, et à se figurer la partie du salon, la feuille du parquet où avait dû s’exprimer tel geste et se prononcer telle parole.

On trouvera, dans la relation de la fameuse journée de vendémiaire, si importante dans les destinées de la révolution et dans celles de Napoléon, qu’il balança quelque temps à se charger de la défense de la Convention.

La nuit qui suivit cette journée, Napoléon se présenta au comité des Quarante, qui était en permanence aux Tuileries. Il avait besoin de tirer des mortiers et des munitions de Meudon ; la circonspection du président (Cambacérès) était telle que, malgré les dangers qui avaient signalé la journée, il n’en voulut jamais signer l’ordre ; mais seulement, et par accommodement, il invita à mettre ces objets à la disposition du général.

Pendant son commandement de Paris, qui suivit la journée du 13 vendémiaire, Napoléon eut à lutter surtout contre une grande disette, qui donna lieu à plusieurs scènes populaires. Un jour entre autres que la distribution avait manqué, et qu’il s’était formé des attroupemens nombreux à la porte des boulangers, Napoléon passait, avec une partie de son état-major, pour veiller à la tranquillité publique ; un gros de la populace, des femmes surtout, le pressent, demandent du pain à grands cris ; la foule s’augmente, les menaces s’accroissent, et la situation devient des plus critiques. Une femme monstrueusement grosse et grasse se fait particulièrement remarquer par ses gestes et par ses paroles : « Tout ce tas d’épauletiers, crie-t-elle en apostrophant ce troupe d’officiers, se moquent de nous ; pourvu qu’ils mangent et qu’ils s’engraissent, il leur est fort égal que le pauvre peuple meure de faim ». Napoléon l’interpelle : « La bonne, regarde-moi bien, quel est le plus gras de nous deux ? » Or, Napoléon était alors extrêmement maigre. « J’étais un vrai parchemin », disait-il. Un rire universel désarme la populace, et l’état-major continue sa route.

On verra, dans les mémoires de la campagne d’Italie, comment Napoléon vint à connaître madame de Beauharnais, et comment se fit son mariage, si faussement dépeint dans les récits du temps. A peine l’eut-il connue, qu’il passait chez elle toutes les soirées : c’était la réunion la plus agréable de Paris. Lorsque la société courante se retirait, restait alors d’ordinaire M. de Montesquiou, le père du grand chambellan, le duc de Nivernais, si connu par les grâces de son esprit, et quelques autres. On regardait si les portes étaient bien fermées, et l’on se disait : « Causons de l’ancienne cour, faisons un tour à Versailles ».

Le dénuement du trésor et la rareté du numéraire étaient tels dans la république, qu’au départ du général Bonaparte pour l’armée d’Italie, tous ses efforts et ceux du Directoire ne purent composer que deux mille louis qu’il emporta dans sa voiture. C’est avec cela qu’il part pour aller conquérir l’Italie et marcher à l’empire du monde. Et voici un détail curieux : il doit exister un ordre du jour signé Berthier, où le général en chef, à son arrivée au quartier-général à Nice, fait distribuer aux généraux, pour les aider à entrer en campagne, la somme de quatre louis en espèces ; et c’était une grande somme : depuis bien du temps personne ne connaissait plus le numéraire. Ce simple ordre du jour peint les circonstances du temps avec plus de force et de vérité que ne saurait le faire un gros volume.

Dès que Napoléon se montre à l’armée d’Italie, on voit tout aussitôt l’homme fait pour commander aux autres ; il remplit dès cet instant la grande scène du monde ; il occupe toute l’Europe : c’est un météore qui envahit le firmament. Il concentre dès lors tous les regards, toutes les pensées, compose toutes les conversations. A compter de cet instant, toutes les gazettes, tous les ouvrages, tous les monumens sont toujours lui. On rencontre son nom dans toutes les pages, à toutes les lignes, dans toutes les bouches, partout.

Son apparition fut une véritable révolution dans les mœurs, les manières, la conduite, le langage. Decrès m’a souvent répété que ce fut à Toulon qu’il apprit la nomination de Napoléon au commandement de l’armée d’Italie : il l’avait beaucoup connu à Paris, il se croyait en toute familiarité avec lui. « Aussi, quand nous apprîmes, disait-il, que le nouveau général allait traverser la ville, je m’offris aussitôt à tous les camarades pour les présenter, en me faisant valoir de mes liaisons. Je cours plein d’empressement, de joie ; le salon s’ouvre ; je vais m’élancer, quand l’attitude, le regard, le son de voix, suffisent pour m’arrêter : il n’y avait pourtant en lui rien d’injurieux ; mais c’en fut assez, à partir de là je n’ai jamais été tenté de franchir la distance qui m’avait été imposée ». Et certes Decrès n’était pas timide.

Un autre signe caractéristique du généralat de Napoléon, c’est l’habileté, l’énergie, la pureté de son administration ; sa haine constante pour les dilapidations, le mépris absolu de ses propres intérêts. « Je revins de la campagne d’Italie, nous disait-il un jour, n’ayant pas trois cent mille francs en propre ; j’eusse pu facilement en rapporter dix ou douze millions, ils eussent bien été les miens ; je n’ai jamais rendu de comptes, on ne m’en demanda jamais. Je m’attendais, au retour, à quelque grande récompense nationale : il fut question, dans le public, de me doter de Chambord ; j’eusse été très avide de cette espèce de fortune, mais le Directoire fit écarter la chose. Cependant j’avais envoyé en France cinquante millions au moins pour le service de l’Etat. C’est la première fois, dans l’histoire moderne, qu’une armée fournit aux besoins de la patrie, au lieu de lui être à charge ».

Lorsque Napoléon traita avec le duc de Modène, Saliceti, commissaire du gouvernement auprès de l’armée, avec lequel il avait été assez mal jusque-là, vint le trouver dans son cabinet. Le commandeur d’Est, lui dit-il, frère du duc, est là avec quatre millions en or dans quatre caisses : il vient, au nom de son frère, vous prier de les accepter, et moi je viens vous en donner le conseil ; je suis de votre pays, je connais vous affaires de famille ; le Directoire et le Corps Législatif ne reconnaîtront jamais vos services ; ceci est bien à vous, acceptez-le sans scrupule et sans publicité, la contribution du duc sera diminuée d’autant, et il sera bien aise d’avoir acquis un protecteur. – Je vous remercie, répondit froidement Napoléon, je n’irai pas, pour cette somme, me mettre à la disposition du duc de Modène, je veux demeurer libre ».

Un administrateur en chef de cette même armée répétait souvent qu’il avait vu Napoléon recevoir pareillement et refuser de même l’offre de sept millions en or, faite par le gouvernement de Venise, pour conjurer sa destruction.

L’Empereur riait de l’exaltation de ce financier, auquel le refus de son général paraissait surhumain, plus difficile, plus grand que de gagner des batailles. L’Empereur s’arrêtait avec une certaine complaisance sur ces détails de désintéressement, concluant néanmoins qu’il avait eu tort, avait manqué de prévoyance, soit qu’il eût voulu songer à se faire chef de parti et à remuer les hommes, soit qu’il eût voulu ne demeurer que simple particulier dans la foule ; car au retour, disait-il, on l’avait laissé à peu près dans la misère, et il eût pu continuer une carrière de véritable pauvreté, lorsque le dernier de ses généraux ou de ses administrateurs rapportait de grosses fortunes. « Mais aussi, ajoutait-il, si mon administrateur m’eût vu accepter, que n’eût-il pas fait ? mon refus l’a contenu.

« Arrivé à la tête des affaires comme consul, mon propre désintéressement et toute ma sévérité ont pu seuls changer les mœurs de l’administration, et empêcher le spectacle effroyable des dilapidations directoriales. J’ai eu beaucoup de peine à vaincre les penchans des premières personnes de l’Etat, que l’on a vues depuis, près de moi, strictes et sans reproches. Il m’a fallu les effrayer souvent. Combien n’ai-je pas dû répéter de fois, dans mes conseils, que si je trouvais en faute mon propre frère, je n’hésiterais pas à le chasser ! »

Jamais personne sur la terre ne disposa de plus de richesses et ne s’en appropria moins. Napoléon a eu, dit-il, jusqu’à quatre cents millions d’espèces dans les caves des Tuileries. Son domaine de l’extraordinaire s’élevait à plus de sept cents millions. Il a dit avoir distribué plus de cinq cents millions de dotation à l’armée. Et, chose bien remarquable, celui qui répandit autant de trésors n’eut jamais de propriété particulière ! Il avait rassemblé au Musée des valeurs qu’on ne saurait estimer, et il n’eut jamais un tableau, une rareté à lui.

Au retour d’Italie, et partant pour l’Egypte, il acquit la Malmaison ; il y mit à peu près tout ce qu’il possédait. Il l’acheta au nom de sa femme, qui était plus âgée que lui ; en lui survivant, il pouvait se trouver n’avoir plus rien ; c’est, disait-il lui-même, qu’il n’avait jamais eu le goût ni le sentiment de la propriété : il n’avait jamais eu ni n’avait jamais songé à avoir.

« Si peut-être j’ai quelque chose aujourd’hui*, continuait-il, cela dépend de la manière dont on s’y sera pris au loin depuis mon départ ; mais, dans ce cas encore, il aura tenu à la lame d’un couteau que je n’eusse rien au monde. Du reste, chacun a ses idées relatives : j’avais le goût de la fondation, et non celui de la propriété. Ma propriété à moi était dans la gloire et la célébrité : le Simplon, pour les peuples, le Louvre, pour les étrangers, m’étaient plus à moi une propriété que des domaines privés. J’achetais des diamans à la couronne ; je réparais les palais du souverain, je les encombrais de mobilier, et je me surprenais parfois à trouver que les dépenses de Joséphine, dans ses serres ou sa galerie, étaient un véritable tort pour mon Jardin des Plantes ou mon Musée de Paris, etc., etc. »

En prenant le commandement de l’armée d’Italie, Napoléon malgré son extrême jeunesse, y imprima tout d’abord la subordination, la confiance et le dévouement le plus absolu. Il subjugua l’armée par son génie, bien plus qu’il ne la séduisit par sa popularité : il était en général très sévère et peu communicatif. Il a constamment dédaigné dans le cours de sa vie les moyens secondaires qui peuvent gagner les faveurs de la multitude ; peut-être même y a-t-il mis une répugnance qui peut lui avoir été nuisible.

Son extrême jeunesse lorsqu’il prit le commandement de l’armée d’Italie, ou toute autre cause, y avait établi un singulier usage ; c’est qu’après chaque bataille, les plus vieux soldats se réunissaient en conseil, et donnaient un nouveau grade à leur jeune général : quand celui-ci rentrait au camp, il y était reçu par les vieilles moustaches, qui le saluaient de son nouveau titre. Il fut fait caporal à Lodi, sergent à Castiglione ; et de là ce surnom de petit caporal, resté long-temps à Napoléon parmi les soldats. Et qui peut dire la chaîne qui unit la plus petite cause aux plus grands événemens ! peut-être ce sobriquet a-t-il contribué aux prodiges de son retour en 1815 ; lorsqu’il haranguait le premier bataillon qu’il rencontra, avec lequel il fallait parlementer, une voix s’écria : Vive notre petit caporal ! nous ne le combattrons jamais !

L’administration du Directoire et celle du général en chef de l’armée d’Italie semblaient deux gouvernemens tout différens.

Le Directoire, en France, mettait à mort les émigrés ; jamais l’armée d’Italie n’en fit périr aucun. Le Directoire alla même jusqu’à écrire à Napoléon, lorsqu’il sut Wurmser assiégé dans Mantoue, de se rappeler qu’il était émigré ; mais Napoléon, en le faisant prisonnier, s’empressa de rendre à sa vieillesse un hommage des plus touchans.

Le Directoire employait vis-à-vis du pape des formes outrageantes ; le général de l’armée d’Italie ne l’appelait que Très-Saint-Père, et lui écrivait avec respect.

Le Directoire voulait renverser le pape ; Napoléon le conserva.

Le Directoire déportait les prêtres et les proscrivait, Napoléon disait à son armée, quand elle les rencontrait, de se rappeler que c’étaient des Français et leurs frères.

Le Directoire eût voulu exterminer partout jusqu’aux vestiges de l’aristocratie ; Napoléon écrivait aux démocrates de Gênes, pour blâmer leurs excès à cet égard, et n’hésitait pas à leur mander que, s’ils voulaient conserver son estime, ils devaient respecter la statue de Doria et les institutions qui avaient fait la gloire de leur république.

Aigle_Empire_MOUVEMENT BONAPARTISTE

NOTES

* Le dépôt chez la maison Lafitte.

L’Empereur ayant abdiqué pour la seconde fois, quelqu’un qui l’aimait pour lui-même et connaissant son imprévoyance, accourut, pour connaître si l’on avait pris des mesures pour son avenir. On n’y avait pas songé, et Napoléon demeurait absolument sans rien. Pour pouvoir y remédier, il fallut que bien des gens s’y prêtassent de tout leur cœur, et l’on vint à bout de la sorte de lui composer les quatre ou cinq millions dont M. Lafitte s’est trouvé le dépositaire.

Au moment de quitter la Malmaison, la sollicitude des vrais amis de Napoléon ne lui fut pas moins utile. Quelqu’un qui se défiait du désordre et de la confusion inséparables de notre situation, voulut vérifier par lui-même si on avait bien pourvu à tout ; quel fut son étonnement d’apprendre que le chariot chargé des ressources futures demeurait oublié sous une remise à la Malmaison même ; et quand on voulut y remédier, la clef ne se trouva plus. Cet embarras demanda beaucoup de temps ; notre départ en fut même retardé de quelques instans.

Cependant M. Lafitte était accouru pour donner à l’Empereur un récépissé de la somme ; mais Napoléon n’en voulait point, lui disant : « Je vous connais, Monsieur Lafitte, je sais que vous n’aimiez point mon gouvernement, mais je vous tiens pour un honnête homme ».

Du reste, M. Lafitte semble avoir été destiné à se trouver le dépositaire des monarques malheureux. Louis XVIII, en partant pour Gand, lui avait fait remettre pareillement une somme considérable. A l’arrivée de Napoléon, le 20 mars, M. Lafitte fut mandé par l’Empereur et questionné sur ce dépôt, qu’il ne nia pas. Et comme il exprimait la crainte qu’un reproche se trouvât renfermé dans les questions qui venaient de lui être faites. « Aucun, répondit l’Empereur : cet argent était personnellement au roi, et les affaires domestiques ne sont pas de la politique ».

A propos mouvementbonapartiste

JOURNAL OFFICIEL DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE 6 février 2010 1016 - * Déclaration à la préfecture de Meurthe-et-Moselle. MOUVEMENT BONAPARTISTE Objet : défendre, faire connaître et étendre les principes et valeurs du Bonapartisme. Il s’appuie sur l’adhésion populaire à une politique de redressement conjuguant les efforts des particuliers, associations et services de l’État. Le mouvement défend les principes bonapartistes sur lesquels il est fondé, et qui régissent son fonctionnement intérieur. Il défend également la mémoire de Napoléon le Grand, ainsi que celle de Napoléon III et de leurs fils, Napoléon II et Napoléon IV. Il reconnait Napoléon IV comme ayant régné sans avoir gouverné, en vertu du plébiscite de mai 1870. Le mouvement ne reconnait pas d’empereur après 1879, en vertu de l’absence de plébiscite. Républicain, il privilégie le bonheur, les intérêts et la gloire des peuples, et n’envisage de rétablissement de l’Empire que si les fondements en sont républicains et le régime approuvé par voie référendaire.
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