LE MEMORIAL DE SAINTE-HELENE – 27-31/08/1815

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MOUVEMENT BONAPARTISTE

TOUT POUR ET PAR LE PEUPLE
« Pour l’Honneur de la France, pour les intérêts sacrés de l’Humanité »
(Napoléon le Grand, 17 ventôse an VIII – samedi 8 mars 1800)

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Dimanche 27 au jeudi 31 août 1815

CANARIES
PASSAGE DU TROPIQUE
UN HOMME A LA MER
ENFANCE DE L’EMPEREUR
DETAILS
NAPOLEON A BRIENNE
PICHEGRU
NAPOLEON A L’ECOLE MILITAIRE DE PARIS
DANS L’ARTILLERIE
SES SOCIETES
NAPOLEON AU COMMENCEMENT DE LA REVOLUTION

Le dimanche 27, nous nous trouvâmes, au jour, au milieu des Canaries, que nous traversâmes dans la journée, faisant dix ou douze nœuds (trois ou quatre lieues) sans avoir aperçu le fameux pic de Ténériffe : circonstance d’autant plus rare, qu’on le voit, dans des temps plus favorables, à la distance de plus de soixante lieues.

Le 29 nous traversâmes le tropique ; nous apercevions beaucoup de poissons volans autour du vaisseau. Le 31, à onze heures du soir un homme tomba à la mer : c’était un nègre qui s’était enivré ; il redoutait les coups de fouet qui devaient être le châtiment de sa faute ; il avait essayé plusieurs fois, dans la soirée, de se jeter à la mer ; dans une dernière tentative il réussit à s’y précipiter ; mais il s’en repentit aussitôt, car il poussait de grands cris ; il nageait très bien ; cependant un canot le chercha vainement long-temps : il fut perdu.

Le cri d’un homme à la mer a toujours, à bord d’un vaisseau, quelque chose qui saisit ; tout l’équipage ému se transporte et s’agite en tout sens ; le bruit est grand, le mouvement universel. Comme, dans cette circonstance, je me rendais dessus le pont à la chambre commune, par la porte qui conduisait vers l’Empereur, un midshipman (aspirant), de dix ou douze ans, d’une figure tout-à-fait intéressante, qui croyait que j’allais trouver l’Empereur, m’arrêta par l’habit, et, avec l’accent du plus tendre intérêt : « Ah ! Monsieur, me dit-il, n’allez pas l’effrayer ! Dites-lui bien au moins que tout ce bruit n’est rien, que ce n’est qu’un homme à la mer ». Bon et innocent enfant qui rendait bien plus ses sentimens que sa pensée.

En général tous ces jeunes gens, qui étaient en assez grand nombre à bord, portaient à l’Empereur un respect et une attention tout-à-fait marqués. Ils répétaient tous les soirs une scène qui imprimait chaque fois quelque chose de touchant : tous les matelots, de grand matin, portent leurs hamacs dans de grands filets sur les côtés du vaisseau ; le soir, vers les six heures, ils les enlèvent à un coup de sifflet ; les plus lents sont punis ; il y a donc une véritable précipitation : or il y avait plaisir, en cet instant, à voir cinq ou six de ces enfans faire cercle autour de l’Empereur, soit qu’il fût au milieu du pont, ou sur son canon de prédilection ; d’un côté ils suivaient d’un œil inquiet ses mouvemens ; de l’autre, ils arrêtaient, dirigeaient ou repoussaient, du geste et de la voix, les matelots empressés. Toutes les fois que l’Empereur me voyait considérer ce mouvement, il observait avec complaisance que le cœur des enfans était toujours le plus disposé à l’enthousiasme.

Je vais continuer ce que divers momens m’ont fourni sur les premières années de l’Empereur.

Napoléon est né le 15 août 1769 (1), jour de l’Assomption, vers midi. Sa mère, femme forte au morale et au physique, qui avait fait la guerre grosse de lui, voulut aller à la messe à cause de la solennité du jour ; elle fut obligée de revenir en toute hâte, ne put atteindre sa chambre à coucher, et déposa son enfant sur un de ces vieux tapis antiques à grandes figures, de ces héros de la fable ou de l’Iliade peut-être : c’était Napoléon.

Napoléon, dans sa toute petite enfance, était turbulent, adroit, vif, preste à l’extrême ; il avait, dit-il, sur Joseph, son aîné, un ascendant des plus complets. Celui-ci était battu, mordu ; des plaintes étaient déjà portées à la mère, la mère grondait, que le pauvre Joseph n’avait pas encore eu le temps d’ouvrir la bouche.

Napoléon arriva à l’école militaire de Brienne à l’âge d’environ dix ans. Son nom, que son accent corse lui faisait prononcer à peu près Napoilloné, lui valut des camarades le sobriquet de la paille au nez. Cette époque fut pour Napoléon celle d’un changement dans son caractère. Au rebours de toutes les histoires apocryphes qui ont donné les anecdotes de sa vie, Napoléon fut, à Brienne, doux, tranquille, appliqué, et d’une grande sensibilité. Un jour le maître de quartier, brutal de sa nature, sans consulter, disait Napoléon, les nuances physiques et morales de l’enfant, le condamna à porter l’habit de bure et à dîner à genoux à la porte du réfectoire : c’était une espèce de déshonneur. Napoléon avait beaucoup d’amour-propre, une grande fierté intérieure ; le moment de l’exécution fut celui d’un vomissement subit et d’une violente attaques de nerfs. Le supérieur, qui passait par hasard, l’arracha au supplice en grondant le maître de son peu de discernement, et le père Patrault, son professeur de mathématiques, accourut, se plaignant que, sans nul égard, on dégradât ainsi son premier mathématicien.

(2) « A l’âge de puberté, Napoléon devint morose, sombre ; la lecture fut pour lui une espèce de passion poussée jusqu’à la rage, il dévorait tous les livres. Pichegru fut son maître de quartier et son répétiteur.

« Pichegru était de la Franche-Comté, et d’une famille de cultivateurs. Les Minimes de Champagne avaient été chargés de l’école militaire de Brienne ; leur pauvreté et leur peu de ressource attirant peu de sujets parmi eux, faisaient qu’ils pouvaient suffire ; ils eurent recours aux Minimes de Franche-Comté ; le père Patrault fut un de ceux-ci. Une tante de Pichegru, sœur de la charité, le suivit pour avoir soin de l’infirmerie, amenant avec elle son neveu, jeune enfant auquel on donna gratuitement l’éducation des élèves. Pichegru, doué d’une grande intelligence, devint, aussitôt que son âge le permit, maître de quartier, et répétiteur du père Patrault, qui lui avait enseigné les mathématiques. Il songeait à se faire minime : c’était là toute son ambition et les idées de sa tante ; mais le père Patrault l’en dissuada, en lui disant que leur profession n’était plus du siècle, et que Pichegru devait songer à quelque chose de mieux ; il le porta à s’enrôler dans l’artillerie, où la révolution le prit sous-officier. On connaît sa fortune militaire : c’est le conquérant de la Hollande. Ainsi le père Patrault a la gloire de compter parmi ses élèves les deux plus grands généraux de la France moderne.

« Plus tard, ce père Patrault fut sécularisé par M. de Brienne, archevêque de Sens et cardinal de Loménie, qui en fit un de ses grands-vicaires, et lui confia la gestion de ses nombreux bénéfices.

« Lors de la révolution, le père Patrault, d’une opinion politique bien opposée à son archevêque, n’en fit pas moins les plus grands efforts pour le sauver, et s’entremit à ce sujet avec Danton, qui était du voisinage ; mais ce fut inutilement, et l’on croit qu’il rendit au cardinal le service, à la manière des anciens, de lui procurer le poison dont il se donna la mort pour éviter l’échafaud.

« Napoléon ne conservait qu’une idée confuse de Pichegru : il lui restait qu’il était grand, et avait quelque chose de rouge dans la figure. Il n’en était pas ainsi, à ce qu’il paraît, de Pichegru, qui semblait avoir conservé des souvenirs frappans du jeune Napoléon. Quand Pichegru se fut livré au parti royaliste, consulté si l’on ne pourrait pas aller jusqu’au général en chef de l’armée d’Italie : « N’y perdez pas votre temps, dit-il ; je l’ai connu dans son enfance ; ce doit être un caractère inflexible : il a pris un parti, et il n’en changera pas ».

L’Empereur rit beaucoup de tous les contes et de toutes les anecdotes dont on charge sa jeunesse, dans la foule des petits ouvrages qu’il a fait éclore ; il n’en avoue presque aucune. En voici pourtant une qu’il reconnaît au sujet de sa confirmation, à l’école militaire de Paris. Au nom de Napoléon, l’archevêque qui le confirmait, ayant témoigné son étonnement, disait qu’il ne connaissait pas ce saint, qu’il n’était pas dans le calendrier, l’enfant répondit avec vivacité que ce ne saurait être une raison, puisqu’il y avait une foule de saints, et seulement trois cent soixante-cinq jours.

Napoléon n’avait jamais connu de jour de fête avant le concordat : son patron était en effet étranger au calendrier français, sa date même partout incertaine ; ce fut une galanterie du pape qui la fixa au 15 août, tout à la fois jour de la naissance de l’Empereur et de la signature du Concordat.

« En 1783, Napoléon fut un de ceux que le concours d’usage désigna à Brienne pour aller achever son éducation à l’école militaire de Paris. Le choix était fait annuellement par un inspecteur qui parcourait les douze écoles militaires ; cet emploi était rempli par le chevalier de Keralio, officier général, auteur d’une tactique, et qui avait été le précepteur du présent roi de Bavière, dans son enfance duc des Deux-Ponts : c’était un vieillard aimable, des plus propres à cette fonction ; il aimait les enfans, jouait avec eux après les avoir examinés, et retenait avec lui, à la table des Minimes, ceux qui lui avaient plu davantage. Il avait pris une affection toute particulière pour le jeune Napoléon, qu’il se plaisait à exciter de toutes manières ; il le nomma pour se rendre à Paris, bien qu’il n’eût peut-être pas l’âge requis. L’enfant n’était fort que sur les mathématiques, et les moins représentèrent qu’il serait mieux d’attendre l’année suivante, qu’il aurait ainsi le temps de se fortifier sur tout le reste, ce que ne voulut pas écouter le chevalier de Keralio, disant : « Je sais ce que je fais ; si je passe par-dessus la règle, ce n’est point ici une faveur de famille, je ne connais pas celle de cet enfant ; c’est tout à cause de lui-même : j’aperçois ici une étincelle qu’on ne saurait trop cultiver ». Le bon chevalier mourut presque aussitôt ; mais celui qui vint après, M. de Régnaud, qui n’aurait peut-être pas eu sa perspicacité, exécuta néanmoins les notes qu’il trouva, et le jeune Napoléon fut envoyé à Paris.

« Tout annonçait en lui, dès lors, des qualités supérieures, un caractère prononcé, des méditations profondes, des conceptions fortes. Il paraît que, dès sa plus tendre jeunesse, ses parens avaient fondé sur lui toutes leurs espérances : son père, expirant à Montpellier, bien que Joseph fut auprès de lui, ne rêvait qu’après Napoléon, qui était au loin à son école ; il l’appelait sans cesse pour qu’il vînt à son secours avec sa grande épée. Plus tard le vieil oncle Lucien, au lit de mort, entouré d’eux tous, disait à Joseph : « Tu es l’aîné de la famille, mais en voilà le chef, montrant Napoléon ; ne l’oublie jamais ». – C’était, disait l’Empereur, un vrai déshéritage ; la scène de Jacob et d’Esaü ».

Elève moi-même à l’école militaire de Paris, mais un an plus tôt que Napoléon, j’ai pu en causer dans la suite, à mon retour de l’émigration, avec les maîtres qui nous avaient été communs.

M. de l’Eguille, notre maître d’histoire, se vantait que si l’on voulait aller rechercher dans les archives de l’école militaire, on y trouverait qu’il avait prédit une grande carrière à son élève, en exaltant dans ses notes la profondeur de ses réflexions et la sagacité de son jugement. Il me disait que le Premier Consul le faisait venir souvent à déjeuner à la Malmaison, et lui parlait toujours de ses anciennes leçons : « Celle qui m’a laissé le plus d’impressions, lui disait-il une fois, était la révolte du connétable de Bourbon, bien que vous ne nous la présentassiez pas avec toute la justesse possible ; à vous entendre, son grand crime était d’avoir combattu son roi ; ce qui en était assurément un bien léger dans ces temps de seigneuries et de souverainetés partagées, vu surtout la scandaleuse injustice dont il avait été victime. Son unique, son grand, son véritable crime, sur lequel vous n’insistiez pas assez, c’était d’être venu avec les étrangers attaquer son sol natal ».

M. Domairon, notre professeur de belles-lettres, me disait qu’il avait toujours été frappé de la bizarrerie des amplifications de Napoléon ; il les avait appelées dès lors du granit chauffé au volcan.

Un seul s’y trompa, ce fut le gros et lourd maître d’allemand. Le jeune Napoléon, qui ne faisait rien dans cette langue, ce qui avait inspiré au professeur, qui ne supposait rien au-dessus, le plus profond mépris. Un jour que l’écolier ne se trouvait pas à sa place, il s’informa où il pouvait être ; on répondit qu’il subissait en ce moment son examen pour l’artillerie. « Mais est-ce qu’il en sait quelque chose ? disait-il ironiquement. – Comment, Monsieur, mais c’est le plus fort mathématicien de l’école, lui répondit-on. – Eh bien ! je l’ai toujours entendu dire, et je l’avais longtemps pensé, que les mathématiques n’allaient qu’aux bêtes ». – « Il serait curieux, disait l’Empereur, de savoir si le professeur a vécu assez longtemps pour jouir de son discernement ».

Il avait à peine dix-huit ans que l’abbé Raynal, frappé de l’étendue de ses connaissances, l’appréciait assez pour en faire un des ornemens de ses déjeuners scientifiques. Enfin, le célèbre Paoli, qui après lui avoir inspiré long-temps une espèce de culte, le trouva tout à coup à la tête d’un parti contre lui, dès qu’il voulut favoriser les Anglais au détriment de la France, avait coutume de dire que ce jeune homme était taillé à l’antique, que c’était un homme de Plutarque.

En 1787, Napoléon, reçu à la fois élève et officier d’artillerie, sortit de l’école militaire pour entrer dans le régiment de La Fère en qualité de lieutenant en second, d’où il passa dans la suite, lieutenant en premier dans le régiment de Grenoble.

Napoléon, en sortant de l’école militaire, alla joindre son régiment à Valence. Le premier hiver qu’il y passa, il avait pour compagnons de table Lariboisière, qu’il créa depuis, étant Empereur, inspecteur général de l’artillerie ; Sorbier, qui a succédé dans ce titre à Lariboisière ; de Hédouville cadet, ministre plénipotentiaire à Francfort ; Malet, le frère de celui qui conduisit l’échaufourée de Paris en 1812 ; un nommé Mabille, qu’au retour de son émigration l’Empereur plaça, avec le temps, dans l’administration des postes ; Rolland de Villarceaux, depuis préfet de Nîmes ; Desmazis cadet, son camarade d’école militaire, et le compagnon de ses premières années, auquel il a confié, devenu Empereur, le garde-meuble de la couronne.

Il y avait, dans le corps, des officiers plus ou moins aisés ; Napoléon était au nombre des premiers : il recevait douze cents francs de sa famille, c’était alors la grosse pension des officiers. Deux seulement, dans le régiment, avaient cabriolet ou voiture, et c’étaient de grands seigneurs. Sorbier était l’un de ces deux ; il était fils d’un médecin de Moulins (3).

Napoléon, à Valence, fut admis de bonne heure chez madame du Colombier : c’était une femme de cinquante ans, du plus rare mérite ; elle gouvernait la ville, et s’engoua fort, dès l’instant du jeune officier d’artillerie : elle le faisait inviter à toutes les parties de la ville et de la campagne ; elle l’introduisit dans l’intimité d’un abbé de Saint-Ruff, riche et d’un certain âge, qui réunissait souvent ce qu’il y avait de plus distingué dans le pays. Napoléon devait sa faveur et la prédilection de madame du Colombier à son extrême instruction, à la facilité, à la force, à la clarté avec laquelle il en faisait usage ; cette dame lui prédisait souvent un grand avenir. A sa mort, la révolution était commencée ; elle y avait pris beaucoup d’intérêt ; et, dans un de ses derniers momens, on lui a entendu dire que, s’il n’arrivait pas malheur au jeune Napoléon, il y jouerait infailliblement un grand rôle. L’Empereur n’en parle qu’avec une tendre reconnaissance, n’hésitant pas à croire que les relations distinguées, la situation supérieure dans laquelle cette dame le plaça si jeune dans la société, peuvent avoir grandement influé sur les destinées de sa vie.

L’existence privilégiée de Napoléon lui attira une extrême jalousie de la part de ses camarades : ils le voyaient avec peine s’absenter si souvent d’au milieu d’eux, bien que ce ne fût nullement à leur détriment sous aucun rapport. Heureusement le commandant, M. d’Urtubie, vieillard respectable, l’avait parfaitement jugé ; il ne cessa de lui être favorable, et de lui faciliter tous les moyens d’allier les devoirs du service avec les agrémens de la société.

Napoléon prit du goût pour mademoiselle du Colombier, qui n’y fut pas insensible : c’était leur première inclination à tous deux, et telle qu’elle pouvait être à leur âge et avec leur éducation.

Il est faux, du reste, ainsi que je l’avais entendu dire dans le monde, que la mère ait voulu ce mariage, et que le père s’y soit opposé, alléguant qu’ils se nuiraient l’un à l’autre en s’unissant, tandis qu’ils étaient faits pour faire fortune chacun de leur côté. L’anecdote qu’on raconte au sujet d’un pareil mariage avec mademoiselle Clary, depuis madame Bernadotte, aujourd’hui reine de Suède, n’est pas plus exacte.

L’Empereur, en 1805, allant se faire couronner roi d’Italie, retrouva sur son passage à Lyon la fille de M. du Colombier, et fit pour elle tout ce qu’elle demanda.

Mesdemoiselles de Laurencin et Saint-Germain, faisaient dans ces temps-là les beaux jours de Valence, et s’y partageaient tous les cœurs : la dernière est devenue madame de Montalivet, dont le mari fut alors aussi fort connu de l’Empereur, qui l’a fait depuis son ministre de l’intérieur. « Honnête homme, qui m’est demeuré, je crois, disait Napoléon, toujours tendrement attaché ».

L’Empereur, à dix-huit ou vingt ans, était des plus instruits, pensant fortement, et de la logique la plus serrée. Il avait immensément lu, profondément médité, et a peut-être perdu depuis, dit-il. Son esprit était vif, prompt ; sa parole énergique. Partout il était aussitôt remarqué, et obtenait beaucoup de succès auprès des deux sexes, surtout auprès de celui qu’on préfère à cet âge ; et il devait lui plaire par des idées neuves et fines, par des raisonnemens audacieux. Les hommes devaient redouter sa logique et sa discussion, auxquelles la connaissance de sa propre force l’entraînait naturellement.

Beaucoup de ceux qui l’ont connu dans ses premières années lui ont prédit une carrière extraordinaire ; aucun d’eux n’a été surpris de celle qu’il a remplie. Vers ce temps il remporta, sous l’anonyme, un prix à l’académie de Lyon, sur la question posée par Raynal : Quels sont les principes et les institutions à inculquer aux hommes pour les rendre le plus heureux possible ? Le mémoire anonyme fut fort remarqué ; il était, du reste, tout-à-fait dans les idées du temps. Il commençait par demander ce qu’était le bonheur, et répondait : De jouir complètement de la vie de la manière la plus conforme à notre organisation morale et physique. Devenu Empereur, il causait un jour de cette circonstance avec M. de Talleyrand. Celui-ci, en courtisan délicat, lui rapporta, au bout de huit jours, ce fameux mémoire, qu’il avait fait déterrer des archives de l’académie de Lyon. C’était en hiver. L’Empereur le prit, en lut quelques pages, et jeta au feu cette première production de sa jeunesse. « Comme on ne s’avise jamais de tout, disait Napoléon, M. de Talleyrand ne n’était pas donné le temps d’en faire prendre copie ».

Le prince de Condé s’annonça un jour à l’école d’artillerie d’Auxonne : c’était un grand honneur et une grande affaire que de se trouver inspecté par ce prince militaire. Le commandant, en dépit de la hiérarchie, mit le jeune Napoléon à la tête du polygone, de préférence à d’autres d’un rang supérieur. Or, il arriva que la veille de l’inspection tous les canons du polygone furent encloués ; mais Napoléon était trop alerte, avait l’œil trop vif, pour se laisser prendre à ce mauvais tour de ses camarades, ou peut-être même au piège de l’illustre voyageur.

On croit généralement, dans le monde, que les premières années de l’Empereur ont été taciturnes, sombres, moroses ; mais, au contraire, en débutant au service, il était fort gai. Il n’a pas de plus grand plaisir ici que de nous raconter les espiègleries de son école d’artillerie ; il semble oublier alors les malheurs qui nous enchaînent, quand il s’abandonne aux détails de ces temps heureux de sa première jeunesse.

C’était un vieux commandant de plus de quatre-vingts ans, qu’ils vénéraient fort du reste, lequel, venant un jour leur faire faire l’exercice du canon, suivait chaque coup avec sa lorgnette, assurait qu’on devait avoir été bien loin du but ; s’inquiétait, s’informait à ses voisins si quelqu’un avait vu porter le coup : personne n’avait garde, les jeunes gens escamotaient le boulet à chaque fois qu’ils chargeaient. Le vieux général avait de l’esprit. Au bout de cinq à six coups, il lui prit fantaisie de faire compter les boulets ; il n’y eut pas moyen de s’en dédire, il trouva le tour fort gai, et n’en ordonna pas moins les arrêts à tous.

Une autre fois c’étaient quelques-uns de leurs capitaines qu’ils prenaient en grippe, ou bien desquels ils avaient quelque vengeance à tirer ; ils arrêtaient alors de les bannir de la société, de les réduire à s’imposer eux-mêmes des espèces d’arrêts. Quatre à cinq jeunes se partageaient les rôles, et s’attachaient aux pas du malheureux proscrit ; ils se trouvaient partout où celui-ci paraissait en société, et il n’ouvrait pas la bouche qu’il ne fût aussitôt méthodiquement contredit dans les formes les plus polies, avec esprit et logique. Le malheureux n’avait plus qu’à déguerpir.

« Une autre fois encore, c’était un camarade, disait Napoléon, logeant au-dessus de moi, qui avait pris le goût funeste de donner du cor ; il assourdissait de manière à distraire de toute espèce de travail. On se rencontre sur l’escalier. – Mon cher, vous devez bien vous fatiguer avec votre cor ? – Mais non, pas du tout. – Eh bien ! vous fatiguez beaucoup les autres. – J’en suis fâché. – Mais vous feriez mieux d’aller donner de votre cor plus loin. – Je suis maître dans ma chambre. – On pourrait vous donner quelque doute là-dessus. – Je ne pense pas que personne fût assez osé ». Duel arrêté. Le conseil des camarades examine avant de le permettre, et il prononce qu’à l’avenir l’un ira donner du cor plus loin, et que l’autre sera plus endurant, etc.

L’Empereur, dans la campagne de 1814, retrouva son donneur de cor dans le voisinage de Soissons ou de Laon ; il vivait sur sa terre, et venait donner des renseignemens importans sur la position de l’ennemi. L’Empereur le retint, et le fit son aide de camp : c’était le colonel Bussy.

Napoléon, dans son régiment d’artillerie, suivait beaucoup la société partout où il se trouvait. Les femmes, dans ce temps, accordaient beaucoup à l’esprit : c’était alors auprès d’elles le grand moyen de séduction. Il fit, à cette époque, ce qu’il appelle son voyage sentimental de Valence au Mont-Cenis, en Bourgogne, et fut au moment de l’écrire à la façon de Sterne. Le fidèle Desmazis était de la partie ; il ne le quittait jamais, et ses récits sur la vie privée de Napoléon, venant à se rattacher à sa vie publique, pourraient donner la vie entière de l’Empereur. On verrait que, bien qu’elle soit si extraordinaire dans les événemens, il n’en est pas de plus simple ni de plus naturelle dans sa course.

Les circonstances et la réflexion ont beaucoup modifié son caractère. Il n’est pas jusqu’à son style, aujourd’hui si serré, si laconique, qui ne fût alors emphatique et abondant. Dès l’Assemblée législative, Napoléon devint grave, sévère dans sa tenue, et peu communicatif. L’armée d’Italie fut encore une époque pour son caractère. Son extrême jeunesse, quand il en vint prendre le commandement, demandait une grande réserve et la dernière sévérité des mœurs : « C’était nécessaire, indispensable, disait-il, pour pouvoir commander à des hommes tellement au-dessus de moi par leur âge : aussi ma conduite y fut-elle irréprochable, exemplaire. Je me montrais une espèce de Caton ; je le dus paraître à tous les yeux, et j’étais en effet un philosophe, un sage ». C’est avec ce caractère qu’il s’est présenté sur la scène du monde.

Napoléon se trouvait en garnison à Valence au moment où commença la révolution, et bientôt on attacha une importance spéciale à faire émigrer les officiers d’artillerie : ceux-ci, de leur côté, étaient fort divisés d’opinions. Napoléon, tout aux idées du jour, avec l’instinct des grandes choses et la passion de la gloire nationale, prit le parti de la révolution, et son exemple influa sur la grande majorité du régiment. Il fut très chaud patriote sous l’Assemblée constituante ; mais la législative devint une époque nouvelle pour ses idées et ses opinions.

Il se trouvait à Paris le 21 juin 1792, et fut témoin, sur la terrasse de l’eau, des rassemblemens tumultueux des faubourgs, qui, traversant le jardin des Tuileries, forcèrent le palais. Il n’y avait que six mille hommes : c’était une foule sans ordre, dénotant par les propos et les vêtemens tout ce que la populace a de plus commun et de plus abject.

Il fut aussi témoin du 10 août, où les assaillans n’étaient ni plus relevés ni plus redoutables.

En 1793, Napoléon était en Corse et y avait un commandement de gardes nationales. Il combattit Paoli dès qu’il put soupçonner que ce vieillard, qui lui avait été jusque là si cher, avait le projet de livrer l’île aux Anglais. Aussi rien de plus faux que Napoléon ou aucun des siens ait jamais été en Angleterre, ainsi que cela y était généralement répandu durant notre émigration, offrir de lever un régiment corse à son service.

Les Anglais et Paoli l’emportèrent sur les patriotes corses ; ils brûlèrent Ajaccio. La maison des Bonaparte fut incendiée, et toute la famille se trouva dans l’obligation de gagner le continent. Elle se fixa à Marseille, d’où Napoléon se rendit à Paris ; il y arriva au moment où les fédéralistes de Marseille venaient de livrer Toulon aux Anglais.

NOTES

(1) Extrait du registre des baptêmes de la paroisse et cathédrale de Notre-Dame d’Ajaccio, côté et paraphé le 27 avril 1771 par M. François Cuneo, conseiller du roi, juge royal de la province d’Ajaccio (5e feuillet verso).

« L’anno mille settecento settant’ uno il vent’uno Iuglio, si sono adoprate le sacre ceremonie e preci sopra di Napoleone figlio nato di leggitimo matrimonio dal signor Carlo del fu Giuseppe Bonaparte, e dalla signora Maria Letizia sua moglie, al quale gli fu data l’acqua in casa con licenza, etc., dal maestro reverentissimo Luciano Bonaparte, nato il quindici agosto del mille settecento sessanta nove, ed hanno assistito alle sacre ceremonie per padrino, l’illustrissimo Lorenzo Giubega di Calvi, procuratore del re, et per madrina la signora Gertruda, moglie del signor Nicolo Paravicini, presente il padre, quali unitamente a me si sono sottoscritti. Signé GIO BATTA DIAMANTE, economo. LORENZO GIUBEGA. GERTRUDA PARAVICINI. CARLO BUONAPARTE.

Traduction de l’acte.

L’an mil sept cent soixante-et-onze, le vingt-et-un juillet, ont été faites les saintes cérémonies et les prières sur Napoléon, fils né du légitime mariage de M. Charles (fils de Joseph Bonaparte), et de la dame Marie Laetitia, son épouse, lequel avait été ondoyé à la maison, avec la permission etc., par le très-révérend Lucien Bonaparte, étant né le 15 août mil sept cent soixante-neuf. Ont assisté aux saintes cérémonies, pour parrain, l’illustrissime Laurent Giubega de Calvi, procureur du roi, et pour marraine, la dame Gertrude, épouse du sieur Nicolas Paravicini ; présent le père, lesquels ont signé avec moi.

Nota. Baptisé le même jour que sa sœur Marie Anne, née le 14 juillet 1771, laquelle est morte enfant, et dont l’acte de baptême est à la suite du sien.

Cet extrait a été pris à Ajaccio, en 1822, par Edouard Favand d’Alais, et offert à M. le comte de Las Cases, le 6 septembre 1824, par son oncle, le colonel Boyer Peyreleau.

(2) Propre dictée de l’Empereur.

(3) Son père avait été médecin en chef de la gendarmerie ; c’était un homme très distingué par sa science et les qualités aimables de son caractère, ce qui lui attira la bienveillance particulière de Louis XV, dont il reçut le cordon de Saint-Michel et des lettres de noblesse.

A propos mouvementbonapartiste

JOURNAL OFFICIEL DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE 6 février 2010 1016 - * Déclaration à la préfecture de Meurthe-et-Moselle. MOUVEMENT BONAPARTISTE Objet : défendre, faire connaître et étendre les principes et valeurs du Bonapartisme. Il s’appuie sur l’adhésion populaire à une politique de redressement conjuguant les efforts des particuliers, associations et services de l’État. Le mouvement défend les principes bonapartistes sur lesquels il est fondé, et qui régissent son fonctionnement intérieur. Il défend également la mémoire de Napoléon le Grand, ainsi que celle de Napoléon III et de leurs fils, Napoléon II et Napoléon IV. Il reconnait Napoléon IV comme ayant régné sans avoir gouverné, en vertu du plébiscite de mai 1870. Le mouvement ne reconnait pas d’empereur après 1879, en vertu de l’absence de plébiscite. Républicain, il privilégie le bonheur, les intérêts et la gloire des peuples, et n’envisage de rétablissement de l’Empire que si les fondements en sont républicains et le régime approuvé par voie référendaire.
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