LE MEMORIAL DE SAINTE-HELENE – 16-21/08/1815

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MOUVEMENT BONAPARTISTE

TOUT POUR ET PAR LE PEUPLE
« Pour l’Honneur de la France, pour les intérêts sacrés de l’Humanité »
(Napoléon le Grand, 17 ventôse an VIII – samedi 8 mars 1800)

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Mercredi 16 au lundi 21 août 1815.

NAVIGATION
UNIFORMITE
OCCUPATIONS
SUR LA FAMILLE DE L’EMPEREUR
SON ORIGINE
ANECDOTES

Nous doublâmes le cap Finisterre le 16, le cap Saint-Vincent le 18 ; nous étions par le travers du détroit de Gibraltar le 19, et nous continuâmes les jours suivans à faire voile le long de l’Afrique, vers Madère. Notre navigation n’offrait rien de remarquable, et toutes nos journées se ressemblaient dans nos habitudes et l’emploi de nos heures ; le sujet de la conversation seul pouvait offrir quelque différence.

L’Empereur restait toute la matinée dans sa chambre : la chaleur était grande ; il ne s’habillait pas, et il demeurait à peine vêtu. Il n’avait point de sommeil, et se levait plusieurs fois dans la nuit. La lecture était son grand passe-temps. Il me faisait venir presque tous les matins ; je lui traduisais ce que l’Encyclopédie britannique ou tous les livres que nous avions pu trouver à bord contenaient sur Sainte-Hélène ou sur les pays dans le voisinage desquels nous naviguions. Cela ramena naturellement sous les yeux mon Atlas historique ; il n’avait fait que l’entrevoir à bord du Bellérophon, et auparavant il n’en avait qu’une très fausse idée. Il s’en occupa trois ou quatre jours de suite : il s’en disait enchanté ; il ne revenait pas de la quantité de choses qu’il y trouvait, de l’ordre et de l’à-propos dans lesquels elles se présentaient ; il n’avait eu jusque-là, disait-il nulle idée de cet ouvrage. C’étaient les cartes géographiques seules qu’il parcourait, passant toutes les autres ; la mappemonde surtout fixait particulièrement son attention et son suffrage. Je n’osais lui dire et lui prouver que que la géographie était néanmoins la partie faible ; qu’elle présentait beaucoup moins de travail et de fond ; que les tableaux généraux et les tableaux généalogiques étaient bien supérieurs : les tableaux généraux pouvant être difficilement surpassés par leur méthode, leur symétrie, leur clarté et la faculté de leur usage ; et les tableaux généalogiques présentant, chacun isolément, une petite histoire entière du pays qu’ils concernent, ils en étaient tout à la fois et sous tous les rapports l’analyse la plus complète et les matériaux les plus élémentaires.

L’Empereur me demandait si cet ouvrage n’était pas employé dans toutes les éducations. S’il l’eût connu, disait-il, il en eût rempli les lycées et les écoles. Il me demandait aussi pourquoi je l’avais publié sous le nom emprunté de Le Sage. Je répondais que j’en avais publié l’esquisse très informe en Angleterre, au moment de mon émigration, dans un temps où nous exposions nos parens au-dedans par nos seuls noms au-dehors ; et puis encore l’avais-je fait peut-être aussi, lui disais-je en riant, dans mes préjugés d’enfance, à la façon des nobles bretons qui, pour ne pas déroger, déposaient leur épée au greffe durant le temps de leur négoce, etc.

Tous les jours après son dîner, l’Empereur, comme je l’ai déjà dit, se levait fort longtemps avant tout le monde, et le grand maréchal et moi ne manquions pas de le suivre sur le pont ; j’y demeurais même souvent seul, parce que le grand maréchal descendait alors auprès de sa femme, habituellement souffrante.

L’Empereur, après les premières observations sur le temps, le sillage du vaisseau, le vent, prenait un sujet de conversation ; on revenait même à celui de la veille ou des jours précédens ; et après dix ou douze tours de promenade sur la longueur du pont, il allait s’appuyer de coutume sur l’avant-dernier canon de la gauche du vaisseau, près du passavant. Les midshipmen (jeunes aspirans) eurent bientôt remarqué cette prédilection d’habitude et ce canon ne fut appelé dans le vaisseau que le canon de l’Empereur.

C’est là que l’Empereur causait souvent des heures entières, et que j’ai entendu pour la première fois une partie de ce que je vais raconter ; avertissant, du reste, que je transporte ici en même temps ce que j’ai recueilli plus tard dans la foule de conversations éparses qui ont suivi, me proposant en cela de présenter de suite et réuni tout ce que j’ai noté de remarquable sur ce sujet. C’est peut-être ici le lieu de dire ou de répéter une fois pour toutes que si dans ce Journal on trouve peu d’ordre, aucune méthode, c’est que le temps me presse ; que mes contemporains attendent, désirent, et que mon état de santé m’interdit toute application : je crains de n’avoir pas le temps de finir. Voilà mes trop bonnes excuses, mes vrais titres à l’indulgence sur le style de la narration et l’ordonnance des objets : je reproduis à la hâte ce que je retrouve ; j’en demeure à peu près au premier jet.

Le nom de Bonaparte s’écrit indistinctement Bonaparte ou Buonaparte, ainsi que le savent tous les Italiens. Le père de Napoléon écrivait Buonaparte ; un oncle de celui-ci, l’archidiacre Lucien, qui lui a survécu et a servi de père à Napoléon et tous ses frères, écrivait, sous le même toit et dans le même temps, Bonaparte. Napoléon, durant toute sa jeunesse, écrivait Buonaparte, comme son père. Arrivé au commandement de l’armée d’Italie, il se donna bien de garde d’altérer cette orthographe, qui était plus spécialement la nuance italienne ; mais plus tard au milieu des Français, il voulut la franciser, et ne signa plus que Bonaparte.

Cette famille a joué long-temps un rôle distingué en Italie ; elle a été puissante à Trévise ; on la trouve inscrite sur le Livre d’or de Bologne et parmi les patrices florentins.

Lorsque Napoléon, alors général de l’armée d’Italie, entra vainqueur dans Trévise, les chefs de la ville vinrent joyeusement au-devant de lui, et lui présentèrent les titres et les actes qui prouvaient que sa famille y avait joué un grand rôle.

A l’entrevue de Dresde, avant la campagne de Russie, l’empereur François apprit un jour à l’empereur Napoléon, son gendre, que sa famille avait été souveraine à Trévise ; qu’il en était bien sûr, parce qu’il s’en était fait représenter tous les documens. Napoléon lui répondit en riant qu’il n’en voulait rien savoir, qu’il préférait bien plutôt être le Rodolphe d’Habsbourg de sa famille. François y attachait plus d’importance ; il lui disait qu’il était bien indifférent d’avoir été riche et de devenir pauvre ; mais qu’il était sans prix d’avoir été souverain, et qu’il fallait le dire à Marie-Louise, à qui cela ferait grand plaisir.

Lorsque Napoléon, dans la campagne d’Italie, entra dans Bologne, Marescalchi, Caprara et Aldini, depuis si connus en France, députés du sénat de leur ville, vinrent lui présenter avec complaisance leur Livre d’or, où se trouvaient inscrits le nom et les armoiries de sa famille.

Plusieurs maisons ou édifices attestent encore dans Florence l’existence dont y avait jadis joui la famille Bonaparte ; plusieurs demeurent encore chargés de ses écussons.

Un Corse ou un Bolonais, Césari, je crois, choqué à Londres de la manière dont le gouvernement avait reçu la lettre pacifique du général Bonaparte entrant au consulat, publia alors des renseignemens généalogiques qui établissaient ses alliances avec l’antique maison d’Este, Welf ou Guelf, la tige des presens rois d’Angleterre (1).

Le duc de Feltre, ministre de France en Toscane, a rapporté à Paris de la galerie de Médicis le portrait d’une Buonaparte, mariée à un des princes de cette famille. La mère du pape Nicolas V, ou de Paul de Sarzane, était une Bonaparte.

C’est un Bonaparte qui a été chargé du traité par lequel s’est fait l’échange de Livourne contre Sarzane. C’est un Bonaparte à qui, à la renaissance des lettres, on est redevable d’une des plus anciennes comédies, celle de la Veuve, qui est à la Bibliothèque publique à Paris.

Lorsque Napoléon, à la tête de l’armée d’Italie, marchait sur Rome, et recevait à Tolentino les propositions du pape, un des négotiateurs ennemis observa qu’il était le seul Français qui, depuis le connétable de Bourbon, eût marché sur Rome, mais que ce qui ajoutait, disait-il, à cette circonstance quelque chose de bizarre, c’est que l’histoire de la première expédition se trouvait écrite précisément par un des parens de celui qui exécutait la seconde, par monsignor Nicolas Buonaparte, qui a laissé en effet le sac de Rome, par le connétable de Bourbon (2). De là, peut-être, ou du pape mentionné plus haut, le nom de Nicolas, qu’on a voulu, dans certains pamphlets, être celui de l’Empereur, au lieu de Napoléon. Cet ouvrage se trouve dans toutes les bibliothèques ; il est précédé d’une histoire de la maison Buonaparte, imprimé il y a quarante ou cinquante ans, et rédigé par un professeur de l’université de Pise, le docteur Vaccha.

M. de Cetto, ambassadeur de Bavière, m’a répété souvent que les archives de Munich renfermaient un grand nombre de pièces qui témoignent l’illustration de cette maison.

Napoléon, au temps de sa puissance, s’est constamment refusé à toute espèce de travail ou même de conversation sur cet objet. Sous son consulat, il découragea trop bien la première tentative de ce genre, pour que personne essayât d’y revenir. Quelqu’un publia une généalogie dans laquelle on rattachait sa famille à d’anciens rois du Nord ; Napoléon fit persifler cet essaie de la flatterie dans un papier public, où l’on finissait par conclure que la noblesse du Premier Consul ne datait que de Montenotte ou du dix-huit brumaire.

Cette famille fut, comme tant d’autres, victime des nombreuses révolutions qui désolèrent les villes d’Italie ; les troubles de Florence mirent les Bonaparte au nombre des fuorusciti (émigrés). Un d’eux de retira d’abord à Sarzane, et de là passa en Corse, d’où ses descendants ont toujours continué d’envoyer leurs enfans en Toscane, à la brance qui y était demeuré à San-Miniato.

Depuis plusieurs générations, le second des enfans de cette famille a constamment porté le nom de Napoléon, qu’elle tenait, dans l’origine, d’un Napoléon des Ursins, célèbre dans les fastes militaires d’Italie.

Napoléon, après son expédition de Livourne, se rendant à Florence, coucha à San-Miniato chez un vieil abbé Buonaparte, qui traita magnifiquement tout son état-major. Après avoir épuisé tous les souvenirs de famille, il dit au jeune général qu’il allait chercher la pièce la plus précieuse. Napoléon crut qu’il allait lui montrer quelque bel arbre généalogique, fort propre à gratifier sa vanité, disait-il en riant ; mais c’était un mémoire fort en règle, en faveur d’un père Bonaventure Buonaparte, capucin de Bologne, béatifié depuis long-temps, et qu’on n’avait pu faire canoniser à cause des frais énormes que cela eût nécessités. « Le pape ne vous le refusera pas, disait le bon abbé, si vous le demandez ; et s’il faut payer, aujourd’hui ce doit être peu de chose pour vous ».

Napoléon rit beaucoup de la bonhomie du vieux parent qui était si peu en harmonie avec les mœurs du jour, et qui ne se doutait nullement que les saints ne fussent plus de saison.

Arrivé à Florence, Napoléon crut lui être fort agréable en lui procurant le cordon de l’ordre de Saint-Etienne, dont il n’était que simple chevalier ; mais le pieux abbé était moins touché des faveurs de ce monde que de l’attribution céleste qu’il réclamait ; et elle n’était pas, au demeurant, sans des fondemens réels ; le pape, venu à Paris pour couronner l’empereur Napoléon, mit à son tour sur le tapis les titres du père Bonaventure ; c’était lui sans doute, disait-il, qui, du séjour des bienheureux, avait conduit son parent, comme par la main, dans la belle carrière terrestre qu’il venait de parcourir ; c’était ce saint personnage, sans doute, qui l’avait préservé de tout danger dans ses nombreuses batailles, etc., etc. L’Empereur fit constamment la sourde oreille, et laissa à la bienveillance personnelle du pape à faire de lui-même quelque chose pour le bienheureux Bonaventure.

Le vieil abbé, dans la suite, laissa son héritage à Napoléon, qui, étant empereur, en a fait présent à un établissement public de Toscane.

Du reste, il serait difficile de lier ici aucun ensemble généalogique sur de seules conversations, l’Empereur n’ayant jamais regardé, disait-il en riant, un seul de ses parchemins. Ils sont toujours demeurés dans les mains de son frère Joseph, qu’il appelait gaiement le généalogiste de la famille. Et, dans la crainte de l’oublier, je consignerai ici, à ce sujet, que l’Empereur lui a remis, à l’île d’Aix, au moment de son départ, un volume contenant les lettres autographes que lui ont adressées tous les souverains de l’Europe. J’ai montré plus d’une fois mon chagrin à l’Empereur de s’être dessaisi d’un manuscrit historique si précieux (3).

Charles Bonaparte, père de Napoléon, était fort grand de taille, beau, bien fait. Son éducation avait été soignée à Rome et à Pise, où il avait étudié la loi. Il avait de la chaleur et de l’énergie. C’est lui qui, à la consulte extraordinaire en Corse, où l’on proposait de se soumettre à la France, prononça un discours qui enflamma tous les esprits ; il n’avait alors que vingt ans. « Si, pour être libre, il ne s’agissait que de le vouloir, disait-il, tous les peuples le seraient. L’histoire nous apprend cependant que peu sont arrivés au bienfait de la liberté, parce que peu ont eu l’énergie, le courage et les vertus nécessaires ».

Lorsque l’île se trouva conquise, il voulut accompagner Paoli dans son émigration. Un vieux oncle, l’archidiacre Lucien, qui exerçait l’autorité d’un père sur le reste de sa famille, le força de revenir.

Charles Bonaparte, en 1779, fut député, pour la noblesse des Etats de Corse, à Paris, et mena avec lui le jeune Napoléon, alors âgé de dix ans. Il avait passé par Florence, et y avait obtenu une lettre de recommandation du grand-duc Léopold pour la reine de France Marie-Antoinette, sa sœur. Il dut cette lettre au rang et à la considération que la notoriété publique, à Florence, assignait à son nom et à son origine toscane.

A cette époque, deux généraux français se trouvaient en Corse, fort divisés entre eux ; leurs querelles y formaient deux partis : c’étaient M. de Marbeuf, doux et populaire, et M. de Narbonne Pelet, haut et violent. Ce dernier, d’une naissance et d’un crédit supérieurs, devait être naturellement dangereux pour son rival : heureusement pour M. de Marbeuf, beaucoup plus aimé en Corse, la députation de cette province arriva à Versailles. Charles Bonaparte la conduisait ; il fut consulté, et la chaleur de ses témoignages fit donner raison à M. de Marbeuf. Le neveu de ce dernier, archevêque de Lyon et ministre de la feuille des bénéfices, crut devoir en venir faire des remercîmens à Charles Bonaparte ; et, quand celui-ci conduisit son fils à l’école militaire de Brienne, l’archevêque lui donna une recommandation spéciale pour la famille de Brienne, qui y demeurait la plus grande partie de l’année : de là l’intérêt et les rapports de bienveillance des Marbeuf et des Brienne envers les enfans Bonaparte. La malignité s’est égayée à créer une autre cause ; la simple vérification des dates suffit pour la rendre absurde.

Le vieux M. de Marbeuf, commandant dans l’île, demeurait à Ajaccio. La famille Bonaparte y était une des premières. Madame Bonaparte était la plus agréable, la plus belle de la ville : rien de plus naturel que le commandant y fixât ses habitudes, et lui prodiguât ses préférences.

Charles Bonaparte mourut, à trente-huit ans, d’un squirrhe à l’estomac. Il avait éprouvé une espèce de guérison dans un voyage à Paris ; mais il succomba, dans une seconde attaque, à Montpellier, où il fut enterré dans un des couvens de cette ville.

Sous le consulat, les notables de Montpellier, par l’organe de leur compatriote Chaptal, ministre de l’intérieur, firent prier le Premier Consul de permettre qu’ils élevassent un monument à la mémoire de son père. Napoléon les remercia de leurs bonnes intentions, et les refusa. « Ne troublions point le repos des morts, dit-il ; laissons leurs cendres tranquilles. J’ai perdu aussi mon grand-père, mon arrière-grand-père ; pourquoi ne ferait-on rien pour eux. Cela mène loin. Si c’était hier que j’eusse perdu mon père, il serait convenable et naturel que j’accompagnasse mes regrets de quelque haute marque de respect ; mais il y a vingt ans ; cet événement est étranger au public, n’en parlons plus ».

Depuis, Louis Bonaparte, à l’insu de Napoléon, fit exhumer le corps de son père, et le fit transporter à Saint-Leu, où il lui consacra un monument.

Charles Bonaparte n’avait été rien moins que dévot ; il s’était même permis quelques poésies anti-religieuses ; et cependant, à sa mort, il ne se trouvait pas assez de prêtres pour lui à Montpellier, disait l’Empereur : bien différent en cela de son oncle, l’archidiacre Lucien, homme d’église, très pieux et vrai croyant, mort long-temps après dans un âge fort avancé. Au moment de s’éteindre, il se fâcha vivement contre Fesch, qui, déjà prêtre, était accouru en étole et en surplis pour l’assister dans ses derniers momens ; il le pria de le laisser mourir tranquille, et il finit entouré de tous les siens, leur donnant les instructions du sage et la bénédiction des patriarches.

N.B. Après la première édition de cet ouvrage, j’ai reçu prière du cardinal Fesch de vouloir bien appliquer ici quelques redressemens, qui, bien que légers, lui semblaient essentiels, et je n’ai pas cru pouvoir mieux faire à cet égard que de transcrire précisément l’article de sa lettre relatif à cet objet :

« Si vous veniez à faire une autre édition, marque-t-il, je désirerais que vous missiez à l’article où vous parlez de l’archidiacre, quelques mots qui rendraient la scène de ses derniers instans. Je lui demandai s’il ne voulait pas faire entrer son confesseur ; il me répondit qu’il n’avait plus rien à lui dire : or, dans ce moment-là, il avait déjà reçu tous les sacremens de l’Eglise. Un scrupule ou un zèle excessif de ma part ne pouvait pas donner occasion de faire soupçonner que l’archidiacre ne se souciait pas de remplir tous ses devoirs religieux. Il est vrai que l’Empereur n’a dû se souvenir que d’une partie de la chose, puisqu’il ne pût pas entendre ce que je disais au mourant ; et en effet l’Empereur m’a dit la même chose à moi-même, dans des conversations particulières, et ne voulut jamais entendre mon explication. Cependant je pus attester devant Dieu qu’il avait mal saisi ma demande et la réponse de son oncle, si toutefois il put entendre quelque chose. Au demeurant, cela ne fait rien, le défunt archidiacre n’en recevra aucun tort ; on ne doit pas attendre que l’Empereur fasse pour lui une profession de foi ».

L’Empereur revenait souvent sur ce vieil oncle qui lui avait servi de second père, et qui était demeuré long-temps le chef de sa famille. Il était archidiacre d’Ajaccio, l’une des premières dignités de l’île. Ses soins et ses économies avaient rétabli les affaires de la famille, que les dépenses et le luxe de Charles avaient fort dérangées. Le vieil archidiacre jouissait d’une grande vénération et d’une véritable autorité morale dans le canton. Il n’était point de querelle que les paysans et les bergers ne vinssent soumettre à sa décision, et il les renvoyait avec ses jugemens et ses bénédictions.

Charles Bonaparte avait épousé mademoiselle Laetitia Ramolino, dont la mère, devenue veuve, s’était mariée à M. Fesch, capitaine dans un des régimens suisses que Gênes entretenait d’habitude dans l’île. De ce second mariage vint le cardinal Fesch, qui se trouvait ainsi demi-frère de Madame et oncle de l’Empereur.

Madame était une des plus belles femmes de son temps ; sa beauté était connue dans l’île. Paoli, au temps de sa jeunesse, ayant reçue une ambassade d’Alger ou de Tunis, voulut donner aux barbaresques une idée des attraits de ses compatriotes ; il rassembla toutes les beautés de l’île : Madame y tenait le premier rang. Plus tard, dans un voyage pour voir son fils à Brienne, elle fut remarquée, même dans Paris.

Madame, lors de la guerre de la liberté en Corse, partagea souvent les périls de son mari, qui s’y montra fort chaud. Elle le suivit parfois à cheval dans ses expéditions, spécialement durant sa grossesse de Napoléon. Madame avait un grand caractère, de la force d’âme, beaucoup d’élévation et de fierté. Elle a eu treize enfans, et eût pu facilement en avoir beaucoup d’autres, étant devenue veuve à environ trente ans, et ayant prolongé au-delà de cinquante la faculté d’en avoir. De ces treize enfans, cinq garçons seulement et trois filles ont vécu, et tous ont joué un grand rôle sous le règne de Napoléon.

Joseph, l’aîné de tous, qu’on voulut mettre d’abord dans l’église, à cause de l’archêveque de Lyon, Marbeuf, qui tenait la feuille des bénéfices, fit ses études en conséquence ; mais il s’y refusa absolument lorsque le moment arriva de s’engager. Il a été successivement roi de Naples et d’Espagne.

Louis a été roi de Hollande ; et Jérôme, roi de Westphalie ; Elisa, grande-duchesse de Toscane ; Caroline, reine de Naples ; Pauline, princesse Borghèse. Lucien, que son second mariage et une fausse direction de caractère privèrent sans doute d’une couronne, ennoblit du moins son opposition et ses différends avec son frère, en venant, au retour de l’île d’Elbe, se jeter dans ses bras, et cela lorsqu’il était loin de regarder ses affaires comme assurées. Lucien, disait l’Empereur, eut une jeunesse orageuse ; dès l’âge de quinze ans, il fut mené en France par M. de Sémonville, qui en fit de bonne heure un révolutionnaire zélé et un clubiste ardent. Et à ce sujet Napoléon disait qu’on trouvait dans les nombreuses libelles publiées contre lui quelques adresses ou lettres signées Brutus Bonaparte, ou autrement, qu’on lui attribuait ; il n’affirmerait pas, continuait-il, que ces adresses ne fussent de quelqu’un de la famille ; tout ce qu’il pouvait assurer, c’est qu’elles n’étaient pas de lui, Napoléon.

J’ai vu le prince Lucien de fort près après le retour de l’île d’Elbe ; il eût été difficile de montrer des idées politiques plus saines, mieux arrêtées, ainsi qu’un dévouement plus absolu et mieux intentionné.

NOTES

(1) Ce paragraphe s’est trouvé au manuscrit dans un état à me laisser des doutes, et j’ai été sur le point de le supprimer. Toutefois voici ce qui me l’a fait conserver. Que prétends-je ? Principalement laisser des matériaux. Or, indiquer comment je les ai recueillis, dire que je les tiens d’une simple conversation courante, que je puis les avoir défigurés en les saisissant au vol ; en laisser entrevoir les vices possibles, et mettre sur la voie pour y remédier, n’ai-je pas assez rempli mon objet ?

(2) Vérifié à la bibliothèque, où se trouve en effet cette relation du sac de Rome ; mais par Jacques Buonaparte, et non pas Nicolas. Jacques était contemporain du sac de Rome, et témoin oculaire ; on manuscrit a été imprimé pour la première fois à Cologne, en 1756, et le volume renferme une généalogie des Bonaparte, que l’on fait remonter très haut, et qu’on qualifie d’une des plus illustres maisons de la Toscane.

Elle présente quelque chose de bien bizarre sans doute, c’est que le premier Bonaparte, mentionné dans cette généalogie, est dit avoir été exilé de sa patrie comme gibelin. Etait-il donc du destin de cette famille, dans tous les temps, à toutes les époques, de devoir succomber sous la maligne influence des guelfes !

L’éditeur de Cologne écrit tantôt Buonaparte et tantôt Bonaparte.

Ce monsignor Nicolas Buonaparte, donné, ci-dessus au texte, comme l’historien, n’en est que l’oncle ; il est mentionné du reste dans la généalogie comme un savant très distingué, et comme ayant fondé la classe de jurisprudence à l’université de Pise.

(3) A mon retour en Europe, je n’ai pas manqué de m’informer de cet important dépôt, et je me suis empressé de suggérer au prince Joseph de le faire recopier, pour assurer davantage son existence. Quel a été mon chagrin d’apprendre que ce monument historique était égaré, qu’on ne savait ce qu’il était devenu ! Dans quelles mains pourrait-il être tombé ? Puissent-elles apprécier une telle collection, et la conserver à l’histoire !

N.B. Depuis la première publication de mon Mémorial, voici ce que je trouve à ce sujet dans M. O’Meara, édition de Londres, 1822, page 416 :

« Le prince Joseph, avant de quitter Rochefort pour l’Amérique, crut prudent de déposer ces papiers précieux entre les mains d’une personne sur l’intégrité de laquelle il avait le droit de compter ; mais il paraît qu’il en a été bassement trahi ; car il y a peu de mois, ces lettres ont été apportées à Londres dans l’intention d’en trafiquer pour la somme de 30,000 livres sterling ; ce qui a été immédiatement communiqué aux ministres de Sa Majesté et aux ambassadeurs étrangers. Je tiens de bonne source que l’ambassadeur de Russie a payé 10,0000 livres sterling pour racheter les seules lettres de son maître. Parmi divers passages qui m’ont été répétés par ceux qui ont eu la faveur de parcourire les pièces autographes, j’en remarque une du roi de Prusse, écrivant qu’il s’était toujours senti un sentiment paternel pour le Hanovre. En tout il paraît, par ces papiers, que les souverains en général faisaient de vives supplications pour obtenir du territoire ».

Si on m’a dit vrai, il se pourrait qu’en dépit de l’infidélité que nous dévoile M. O’Meara, nous ne demeurassions pourtant pas entièrement privés de la connaissance de ce précieux recueil ; le dépositaire, m’a-t-on assuré, s’étant, par une double vilenie, précautionné d’une copie à l’insu de ceux auxquels il avait vendu les originaux, et s’étant arrangé depuis avec un éditeur qui s’occuperait de sa prochaine publication.

A propos mouvementbonapartiste

JOURNAL OFFICIEL DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE 6 février 2010 1016 - * Déclaration à la préfecture de Meurthe-et-Moselle. MOUVEMENT BONAPARTISTE Objet : défendre, faire connaître et étendre les principes et valeurs du Bonapartisme. Il s’appuie sur l’adhésion populaire à une politique de redressement conjuguant les efforts des particuliers, associations et services de l’État. Le mouvement défend les principes bonapartistes sur lesquels il est fondé, et qui régissent son fonctionnement intérieur. Il défend également la mémoire de Napoléon le Grand, ainsi que celle de Napoléon III et de leurs fils, Napoléon II et Napoléon IV. Il reconnait Napoléon IV comme ayant régné sans avoir gouverné, en vertu du plébiscite de mai 1870. Le mouvement ne reconnait pas d’empereur après 1879, en vertu de l’absence de plébiscite. Républicain, il privilégie le bonheur, les intérêts et la gloire des peuples, et n’envisage de rétablissement de l’Empire que si les fondements en sont républicains et le régime approuvé par voie référendaire.
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